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NICOLE DELOR AUTEUR
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Coup de coeur Ecrivain en Provence

Coup de coeur FNAC

 

Romans

En raison du confinement de ce mois d'avril 2020, je vous propose de lire mon roman ALTERNATIVE sous forme de feuilleton

 

Episodes 1 à 17, et FIN

 

 

 

 

NICOLE DELOR

 

Alternative

 

‒ Roman ‒

 

 

Rien n’est moins sûr que l’incertain

 

Pierre DAC

 

 

ÉPISODE 1

 

Prologue

 

 

PARIS

Conférence : Comment évaluer les intelligences ?

 

J’assistais à un colloque organisé par Mensa, une organisation originaire d’Oxford, créée en 1946, et qui sélectionne ses membres sur la base de leur quotient intellectuel, retenant les 2 % de la population au score le plus élevé.

Assise au centre d’un prestigieux amphithéâtre dans un fauteuil confortable, entourée d’une élite de gens surdoués qui s’admiraient les uns les autres, je me surpris à regarder l’heure, pourtant cette conférence s’avérait passionnante.

Il n’en restait pas moins que j’avais l’impression de voler un peu de mon temps à mes clients et surtout à Paul qui m’attendait à Marseille.

Malgré la qualité des apports des membres de notre groupe et bien qu’attentive à tout ce qui se disait, une partie de mon cerveau focalisait sur le manque de Paul que je ressentais dès que je m’éloignais de lui.

 

Ainsi, j’admis que la limite de mon QI très supérieur à la moyenne se trouvait dans ma relation avec cet homme, sans en imaginer les conséquences.

 

 

 

 

 

 

Chapitre 1

 

Phase 1 : beau comme un dieu du stade,

pénible comme un dieu de l’Olympe

 

 

Marseille, entre la Bonne Mère et le Vieux-Port.

 

J’étais heureuse, en bonne santé, active, j’aimais et étais aimée. Que demander de plus ? À Paul ? Selon lui, j’étais une « Bobo Intello Snob ».

 

Bobo ? Non ! Je cultivais juste mon orgueil afin de me forger une carapace destinée à me protéger des multiples prédateurs issus du monde des affaires dans lequel j’évoluais ; j’y nageais comme un poisson dans l’eau : bref, je traçais. Mes honoraires indexés sur mes compétences participaient à un confort auquel je prétendais. Mon intelligence adaptée à la vie pratique me permettait de survivre dans une civilisation qui après avoir été prévisible, puis incertaine, s’avérait absurde.

Une civilisation violente ? On s’y enlisait.

Pourrie ? On y sombrait.

 

Intello ? Non ! Fiscaliste reconnue par mes pairs, à part les codes divers et variés recensant les lois en matière de management des entreprises et les revues économiques, je ne lisais pas grand-chose. Je ne m’attardais pas sur les aspects sociétaux trop compliqués de notre monde en déroute : je m’épanouissais dans ma bulle, en marge des romans d’amour écrits par Paul.

 

Snob ? Non ! Je travaillais tellement que je n’intégrais quasiment rien des gens qui m’entouraient, de leurs ambitions ou des modes auxquelles ils se pliaient. Détachée de ces influences que je jugeais superficielles, voire indignes de moi, je n’admirais ni imitais personne et, de ce fait, j’avais perdu pas mal d’amis.

 

Bref, je travaillais.

Je n’avais pas de temps à perdre.

 

Mon nom ? Valentine Morin. J’avais 34 ans au début de cette histoire, des cheveux fins, courts et raides, encore plus noirs que mes yeux. Mon visage long ne dévoilait aucun caractère particulier et l’été, mon teint très pâle bronzait à peine. Je n’étais pas une beauté, mais un discret maquillage donnait du relief à mes traits, me rendant intéressante, voire attirante pour certains hommes. Euh…, essentiellement Paul Vergne, mon homme à moi ; à l’époque, c’était nécessaire et suffisant pour booster mon moral. Cependant, j’étais bien fichue et dès que j’étais debout, la plupart des gens me remarquaient, alors pour éviter toute confusion, je m’habillais en jeans classiques et teeshirt le week-end ou en tailleur-pantalon à pinces et chemisier en semaine ; je me fondais dans la masse. Par chance, j’ai un métier où la plupart du temps, je demeurais discrète, ne souhaitant aguicher personne et ne me moquer de mes collègues masculins qu’en représailles de leurs provocations sexistes.

 

De toute évidence, j’étais meilleure en comptabilité approfondie, fiscalité, finance et management qu’en matière de relations avec le sexe fort…

 

Lorsque ma mère avait quitté notre domicile sous prétexte qu’elle s’ennuyait avec mon père, elle m’avait emmenée, puis avait divorcé. Ainsi, dès la fin du CP, j’avais refoulé mon amertume en m’investissant dans les études durant lesquelles j’avais sauté deux classes. Quelques années plus tard, lorsque papa nous avait annoncé son cancer, j’avais décuplé mes aptitudes pour décrocher mon diplôme et lui offrir la fierté d’assister à ma réussite. Ces efforts limitèrent le nombre de mes camarades et ma vie sociale, mais me propulsèrent très jeune dans la sphère des adultes réputés travailleurs acharnés.

 

Paul m’aimait autant que je l’aimais, enfin pas tout à fait, parce que moi, je pensais à lui tout le temps. Attendrie par ce garçon, j’aurais dit : « C’est un Grand Adolescent En Voie De Perfectionnement ». Le sens de cette définition se nichant bien entendu dans le contenu du dernier mot : PERFECTIONNEMENT. Cet état en devenir et supposé nous combler, tiendra-t-il ses promesses ? Quel courant suivra cette perfectibilité ? Je n’imaginais qu’une voie positive, faite de quiétude et de passion entremêlées, celle jonchée de bonheur.

 

J’étais optimiste, très optimiste…

 

Paul, Mon Délicieux Pervers Non Encore Débusqué symbolisait l’ancêtre de la génération Y. Dès son entrée en 6ème, il a eu un ordinateur à disposition 24 heures sur 24, et très vite les jeux vidéo et Internet ont capté son attention. J’observais avec condescendance ce symbole de la net generation version ludique répandue au détriment de la famille, de certaines valeurs traditionnelles et des modes de vie conviviaux de nos parents et grands-parents.

Il a mon âge, autant dire que c’était un gamin.

La preuve, il jouait encore avec sa Play Station, fréquentant assidument Lara Croft, son héroïne préférée, celle qui a de superbes cheveux, un petit cul et des gros seins ‒ obsessions garanties. Il s’affairait affalé sur le canapé face à l’écran géant que nous avions acheté, ou plutôt qu’il avait choisi dès son emménagement dans cet appartement situé près de l’Abbaye Saint-Victor entre « La Bonne Mère » et le Théâtre National La Criée créé à l’emplacement de l’ancien marché aux poissons, sur le Vieux-Port.

À sa décharge, Paul utilisait aussi Internet pour ses recherches à des fins culturelles touchant à la littérature, et ces jeux ne l’empêchaient pas de lire deux ou trois livres par semaine, quelquefois plus. Si la lecture n’était pas ma tasse de thé, elle fait partie de la sensibilité de Paul, de son éducation et des impératifs de son métier.

Beau gosse, bâti comme un sprinter concourant aux Jeux olympiques, barbe clairsemée rasée à 2 mm pour convaincre ‒ vaine tentative ‒ qu’il avait une pilosité de baroudeur ; il ne trompait personne.

Pour séduire ses lectrices, Isabelle, son attachée de presse, décrivait la couleur de ses yeux : « chocolat au lait parsemé d’éclats de praline » ‒ n’importe quoi !

 

Un piège à mouches frivoles !

 

Traditionnellement, les gens du marketing « qui vendent du vent » s’opposent aux comptables autoproclamés « les sérieux ». Je confirmais cette règle, sachant que les marketeurs nous classifient dans la catégorie des raseurs en se glorifiant de toutes les réussites de leur entreprise, juste retour des choses.

 

Une habile coupe de cheveux structurée en pétard foireux par un coiffeur éméché garantissait à Paul l’allure d’un premier de la classe aux épis artistiquement indisciplinés grâce à l’utilisation d’un gel miraculeux.

Et ma chère mère de s’extasier :

― « Le gendre idéal ! En plus jeune, il ressemble à Laurent Delahousse (le présentateur du Journal Télévisé sur France 2), il ne lui manque que les lunettes ».

Si maman avait parlé ainsi de papa, j’aurais sans doute une meilleure opinion des êtres humains, et ce, malgré l’amour que j’ai toujours porté à mes parents, sauf que quelques mois plus tard, j’aurais précisé à propos de Paul : « Beau comme un dieu du stade, pénible comme un dieu de l’Olympe ! »

 

À Marseille l’été s’éternise de Pâques à la Toussaint ; dans cette ville, même les saisons sont disproportionnées, les citadins et les touristes (ici, les touristes sont aussi bien Aixois ou Lillois que Turinois ou Chinois) adoptent des tenues blanches ou colorées, or Paul s’habillait en noir à longueur d’année et ce contraste avec les habitudes vestimentaires locales interpellait, plongeant tout observateur attentif dans une perplexité justifiée.

 

Paul possédait-il une double personnalité ?

 

À cet instant, je n’avais aucune raison de me poser cette question sur son tempérament, je songeais à une simple lubie pour se donner un genre – « du style », prétendait son attachée de presse.

Il avait écrit trois romans à succès, le premier s’était vendu à tellement d’exemplaires qu’un célèbre cinéaste français l’avait lu et avait décidé d’en faire un film, les Américains le sollicitèrent dans la foulée, ce qui décupla les ventes, y compris à l’international. Bien que le scénario du remake hollywoodien ait passablement déformé le texte initial, l’égo de Paul flottait sur un petit nuage rose dont il ne dégringolait plus. Il avait alors démissionné de son poste d’employé de banque, celle où j’avais mon compte et où, assis derrière son guichet, il m’adressait des mimiques de débutant bien élevé.

Ses trois romans grimpèrent aux meilleurs niveaux des classements.

 

Son éditeur se devant de rentabiliser au maximum son investissement initial et ayant engagé un énorme budget communication, au-delà de son indéniable talent de narrateur, en pure gestionnaire, je traduisais cette réussite par un diagramme de croissance.

C’est ainsi que Paul a acquis, près de Saint-Victor, un appartement séparé en deux pièces dominant le Vieux-Port : un grand séjour avec cuisine américaine, coin cosy prolongé par nos deux bureaux devant lesquels sa télévision régnait en star, une vaste chambre où notre king-size-bed trônait, un dressing et une salle de bain à l’ancienne avec baignoire et douche, l'ensemble dans 64m² ‒ le super luxe, pour un jeune couple.

Ses groupies le vénéraient, lui envoyaient une tonne de courriers pour le remercier de si bien les comprendre et les faire rire et pleurer à travers de charmantes comédies.

Dopé par ce début fulgurant de carrière, Paul m’avait encouragée à m’installer à mon compte, escomptant que nous travaillerions chez lui, côte à côte. C’est ainsi que dans la foulée, j’avais créé le Cabinet Valentine Morin Expert-Comptable et Commissaire aux Comptes situé en centre-ville, entre la Place Castellane et la Préfecture, en bas de la rue Edmond Rostand.

Selon Paul, ce job, réservé à des jeunes formatés pour des études longues, nécessitait de l’endurance, ce que je traduisais par une activité pas vraiment méprisable, mais assurément vénale.

 

En résumé, je faisais de l’alimentaire, pendant qu’il participait au rayonnement de la littérature française à travers le monde – ou presque !

 

En ce mois de mai, il entamait son quatrième opus et je respectais sa volonté : je ne cherchais pas à en connaître la thématique ; de toute façon, son ordinateur était codé. Si j’avais voulu en pirater l’accès, j’aurais pu, mais je me l’interdisais ‒ confiance oblige. Au début d’une liaison, on a toujours des freins inopinés, après, on les transgresse allègrement. En échange, le roman terminé, je serais sa première lectrice-correctrice.

Là, ce n’était pas de la tarte, car si la rhétorique et la grammaire semblaient irréprochables, l’orthographe parfois fantaisiste de Paul générait des fautes que toute la famille traquait, à savoir son père qui lui avait servi de mère, sa tante Élisabeth à laquelle il ressemblait tant, et moi si différente de lui.

Il expédiait ensuite le manuscrit par e-mail à sa maison d’édition.

Paul avait des idées, de l’esprit, de l’humour, un don inné pour le suspens, pour nous baguenauder du rire aux larmes et des larmes au rire, autant dire un énorme talent.

J’enviais son aisance ; il tapait en moyenne annuelle une page par jour. Grâce à son père passionné de littérature, et bien qu’autodidacte en la matière, il s’imposait comme un spécialiste des auteurs français du XIXe siècle. Cela lui permettait d’écrire des articles pour des revues en France, dans des pays francophones et pour un hebdomadaire. Il se déplaçait pour des dédicaces – uniquement dans de grandes librairies – et participait à des émissions télévisées ou de radios s’assimilant davantage à des moments de plaisir qu’à des épreuves. Pas de quoi l’épuiser, mais alléguait-il :

― « Les envieux n’ont qu’à réussir ».

Entendez par là : dégoter un gros éditeur épaulé d’un service de communication du tonnerre et d’une attachée de presse speed, véritables sésames pour une carrière nationale, puis internationale.

Témoin de cette réussite fulgurante, je l’avais aidé principalement dans son besoin de vivre avec une femme calme, raisonnable et n’empiétant pas sur son territoire.

 

Aucun risque !

 

Mon travail hyper captivant et rigoureux de comptable me comblait ; véritable sacerdoce, il m’avait évité de tomber dans le piège de l’oisiveté à travers une utilisation excessive de plusieurs appareils électroniques précités à propos des hobbies de Paul. Après 5 années d’études supérieures, une année de spécialité pour acquérir des certifications supplémentaires en fiscalité, trois ans de stage et un grand oral devant un jury austère, le tout suivi de plusieurs mois dans un cabinet, je m’étais retrouvée ensevelie sous un tas de paperasses, 10 heures par jour, 5 jours par semaine. Cela ne suffisant pas, j’empiétais sur le week-end.

Ainsi, le soir, pendant que Paul, Lara Croft dans son collimateur ou un livre entre les mains, se prélassait sur le canapé, je tapais comme une démente sur le clavier de mon PC installé face à cet emplacement stratégique qu’il accaparait : iMac doté d’un superbe écran sur socle design, TV, console, tablette, chaîne Hi-Fi, Freebox, smartphone et piles de bouquins qui trainaient un peu partout.

Et ce, afin que nous ne soyons pas trop éloignés l’un de l’autre !

 

Quelle ineptie !

 

Fier de ma réussite, Paul n’en regrettait pas moins le volume excessif de mes activités ; il n’avait pas prévu ce synopsis et me lançait lorsque je partais travailler :

― « Tu m’abandonnes »,

et lorsque je m’octroyais du repos,

― « Tu le fais cool ».

Allez vous y retrouver… Je haussais les épaules, ne prêtant que peu d’attention à ses propos contradictoires, persuadée qu’il me taquinait, malgré l’émergence progressive d’un embarras latent qui me titillait l’esprit.

 

Impossible pour moi à l’époque, de prévoir les évènements qui surgiraient, d’abord insidieux, puis évidents, ni le terrible gouffre dans lequel nous serions précipités.

 

 

***

Ce soir-là ressemblait aux précédents, Paul avec sa favorite (comprendre Lara Croft), moi avec mon PCG (comprendre Plan Comptable Général tel qu’il est défini par le strict et incontournable règlement No99-03 du CRC comprendre le Comité de la Réglementation Comptable) dans notre douillet logis du 7e arrondissement, un coin qui embaume la fleur d’oranger ingrédient spécifique des navettes, d’où l’imprégnation tenace de tout le quartier, ce qui faisait dire à maman :

― « Inutile de t’acheter du Chanel ou du Dior, tu sens le biscuit du Four des Navettes à longueur d’année ».

Paul lorgna sa montre et soupira, m’extirpant d’un pointage des amortissements.

― Ma Valentine, j’ai faim, il est 20 heures. Je nous prépare quoi ?

― Ce que tu veux, j’en ai pour une demi-heure.

En toute illogique, il contourna la desserte pour susurrer au creux de mon oreille :

― Valentine, t’as pas envie de…

En riant, je répliquai :

― Tu as écrit une scène de cul, ou quoi ? Ce soir…

― Parfait !

― On dîne dans une demi-heure, pendant 30mn, une douche 10mn, et c’est bon.

― Oui, Chef.

Je lui montrais ainsi que nous surfions sur notre longueur d’onde préférée – l’amour –, en continuant mon exercice sur le PC, comprendre Personnal Computeur en référence à Dieu le « Grand calculateur », d’où ma propension à m’assimiler à un génie incontesté de l’informatique de gestion, option développeur.

― Val, on gagnera 10mn si on se douche ensemble.

Son regard se transformait en bonbon au miel et moi, je substituais mon acharnement comptable à une tentation de gourmande invétérée souffrant de maux de gorge et consciente à l’avance du déroulement de la soirée qui s’annonçait.

― OK.

― À vos ordres, Miss Euro.

Et il enchaîna :

― Cette attente, selon ton bon vouloir éprouvera ma patience. Ne m’oublie pas.

― Paul, je ne t’oublie jamais, je pense à toi tout le temps.

― Ton indifférence me tuerait…

Il se moquait de moi, mais au moins pour un littéraire, il savait additionner deux chiffres, alors que côté écriture, j’avais du mal à me concentrer pour rédiger un e-mail ou une carte postale ; seul l’exercice de la synthèse et du résumé me séduisait. Il s’étira, traça un trait descendant le long de ma colonne vertébrale avec l’ongle de son pouce qui termina son chemin sur mes lombaires soudain enflammées. Mon index rata le symbole [SOMME] sur Excel, ce tableur, outil indispensable à mes prestations chiffrées.

Je protestai sans conviction :

― Paul, tu me distrais.

― C’est ta faute, tu portes un chemisier ouvert jusqu’au nombril sur un soutif en dentelles rouges et noires de diablesse.

Vu sous cet angle, inutile de lui préciser que je planchais sur une liasse fiscale complexe… Alors que je rejetais la tête en arrière, il déposa un rapide baiser sur mon front en glissant deux doigts sous mon balconnet ; mon joli sein droit se plaça immédiatement au garde-à-vous, puis conscient du trouble qu’il semait, Paul m’abandonna pour se diriger vers le réfrigérateur. Mon non moins joli sein gauche déçu et un peu lent de la comprenette se tendit en vain.

Je croisai les jambes pour endiguer d’exquis frissons qui s’aventuraient par-ci, par-là.

Paul rompit le charme :

― Je te concocte une salade composée : magret fumé-scarole et pommes de terre chaudes ? Ça te va ?

― Hum, humm …

― Huile d’olive ?

― Oui.

― De l’ail ? Je ne sais pas si on en a… On a de l’ail ?

Je stoppai net mon majeur aimanté par la touche [suppr] ! Si ce doigt inconscient avait effacé la formule complexe élaborée avant que je l’enregistre, j’en aurais hurlé de rage !

 

Non, il y a la fonction retour.

Je ne sais plus…

Et mince, il me fait perdre mon latin.

 

― Paul, je dois terminer ce rapport pour demain. J’ai rendez-vous chez mon client à 9 heures à Saint-Jérôme. Douze kilomètres pour rejoindre le 13è arrondissement aux périodes de pointe ! Débrouille-toi avec cette salade selon ton goût.

No problem ! Je la boucle.

― Ne te vexe pas...

― Non, non. À plus. Les patates sont cuites, pour le reste, j’improvise.

Mon rôle de ménagère non accomplie se limitait à du ménage le samedi matin pour compléter celui d’une dame qui nettoyait notre appartement le lundi et le jeudi. J’attachais beaucoup moins d’importance que Paul à ce que je mangeais et son penchant pour la cuisine m’amusait. D’habitude, pour me montrer gentille, je me pliais au cérémonial qu’il déployait autour de notre dîner, mais là, je devais terminer mon rapport.

Distrait, mon petit doigt percuta la touche [ENTRÉE] et mon tableau en folie se déclina sur plusieurs lignes. Le meilleur moyen de reprendre le contrôle de l’ordinateur consistant à ne plus rien toucher, d’instinct, mes mains, doigts écartés, s’éloignèrent du clavier.

 

Au secours ! Excel, le tableur en bisbille !

― Paul, tu es super sympa de me préparer à manger, mais j’ai besoin de me concentrer encore un quart d’heure. S’il te plaît.

Là, j’aurais dû me rendre compte que je culpabilisais d’exercer correctement mon job au lieu d’éplucher des Pertuis pour les débiter en tranches, de rincer des feuilles de salade verte et de m’envoyer en l’air, que nous parlions de ME préparer une salade au lieu de NOUS préparer une salade, et que je m’excusais de travailler alors que désœuvré, il reluquait, par-dessus le saladier, cette garce de Lara Croft dont la chevelure révisée par le TRESS FX hair technologie[1] me narguait.

 

Paul enclenchait son processus pervers, mais je n’en avais pas encore conscience.

 

― Ma Valentine, travaille et économise pour quand je serai un pauvre auteur renié par ses lectrices et que j’errerai sur les quais de La Joliette, sans un centime… Et boutonne ton chemisier de vamp avant que je te culbute sur les tomettes !

« Culbute » : juste une façon de parler, Paul et moi étions un peu portés sur la bagatelle et lorsque nous nous aimions, plus rien n’existait ; nous n’aurions pas senti un séisme Force 5 sur l’échelle de Richter.

― Génial ! J’ai presque fini, tiens bon. Je vérifie la trésorerie, j’ajuste les provisions pour gros travaux, je réduis le bénéfice et banco.

Je frottai mes yeux qui piquaient et terminant par une pression prolongée sur mes tempes, mon regard plongea vers mon décolleté : j’avais ouvert deux boutons… Lui, l’été, il en déboutonnait autant, mais les hommes, ce n’est pas pareil…

― Paul, tu trouves que je m’habille de façon indécente ?

― Ne change rien, tes clients doivent adorer.

― Mes tailleurs sont corrects et mes clients aussi !

Mes tenues étaient irréprochables ; j’aurais dû le sermonner comme le sale gosse provocateur qu’il était, mais les colonnes de chiffres m’hypnotisaient.

― Je plaisante, dit-il, en affichant deux rangées de dents, mirifiques échantillons d’un orthodontiste accompli et ayant coûté une fortune à son père.

J’escomptais un répit, mais il revint du comptoir de la cuisine et se planta devant moi, appuyant ses mains baladeuses sur mes épaules.

Nos yeux se croisèrent à nouveau, évaluant leur sincérité réciproque.

― J’espère effectivement que tu plaisantes Paul. Depuis quelques jours, je te trouve… malicieux.

― Malicieux ?

J’insistai, et ce faisant, je prenais conscience qu’en réalité depuis quelques semaines, sa personnalité changeait : il s’affirmait, limite dominateur. Il se redressa en enfilant ses mains dans les poches de ses jeans – une posture de cow-boy adoptée récemment. Mon intuition m’avertit d’un évènement particulier.

― Taquin, ajoutai-je.

― Taquin ?

― Oui, tu t’apprêtes à faire une bêtise ?!

― Une bêtise… Ma belle stakhanoviste des bilans, ma princesse des additions, ma diva des ratios, tu brûles. Je m’apprête à faire une énorme bêtise…

― Tu as commandé une voiture de sport ?

Mon auriculaire dérapa sur le « X » dans la cellule profits eXXXXXceptionnels, puis se figea. Une Audi rouge aux jantes en alliage léger...

― Val, je n’ai pas mon permis de conduire !

Il m’a toisée dans une position inhabituelle de distance et d’incrédulité : les bras croisés sur le thorax, ses jambes paraissaient encore plus longues que d’habitude.

Paul changeait.

― N’importe quoi ! Je suis un écologiste non frimeur : je pédale sur mon vélo ou je marche.

― Une voiture pour moi, qui te sers de chauffeur ?

― C’est un reproche ?

― Qu’est-ce que tu vas chercher ?!

― Chérie, tu as envie d’une voiture de sport ?

― Mais non, arrête ton cirque, tu me mets mal à l’aise.

Quoique ! Un véhicule de ce type méritait une pause investigation du marché de l’automobile. À tout hasard, je me promis de consulter sur le Net les catalogues des fabricants et le niveau exact de mes économies.

Je secouai la tête, amusée par ce grand dadais éclatant de malice. D’un geste, il m’incita à me relever et je n’eus que le temps de cliquer sur l’icône [ENREGISTRER]. Dans la foulée, il embrassa mes mains enfin déracinées du clavier ; les maintenant dans les siennes, il s’agenouilla en baissant le front !

 

Mon Dieu ! Nous y voilà. Que va-t-il m’annoncer ?

 

Tout, sauf un scoop :

― Valentine, tes jambes et tes genoux sont ravissants.

Il aurait dû écrire des pièces de théâtre ! Ma tension chuta de plusieurs unités. Mais à quoi m’attendais-je exactement ? Une demande en mariage ? Le poète dans notre couple, c’est lui ; moi, je m’adapte. J’ai les pieds sur terre, je calcule, trie, anticipe… mal pour tout ce qui s’éloigne de la gestion des entreprises. La preuve : face à son agitation, je pataugeais depuis plusieurs minutes.

― Valentine, je t’aime.

― Moi aussi Paul.

― Moi, encore plus. Valentine, veux-tu m’épouser ?

― Paul, c’est ce que tu qualifies de bêtise ?!

Quelle maladresse ! Associer notre mariage et une bêtise manquait pour le moins de diplomatie, pourtant je perçus sa sincérité, voire ses regrets de ne pouvoir me promettre l’éternité. Il exultait, alors que ma déception guerroyait contre ma joie ; je ne parvenais ni à le condamner ni à l’absoudre.

Mon approche réaliste emporta ce conflit d’intérêts :

― Une bêtise ? Tu es sérieux ?

― Oui Val, à Marseille comme à Paris ou Lyon, une probabilité sur deux de divorce dans les 6 ans à venir plombe nos espoirs matrimoniaux, et parmi les couples qui « persistent mariés », une bonne partie croupit dans l’ennui ou le désespoir… Alors oui, ma chérie, le mariage est une grosse bêtise, mais je n’ai pas mieux à te proposer.

 

« Pas mieux », il fait suer !

S’il continue, je l’envoie paître !

 

L’écran de mon PC se mit en berne.

 

― Tu es sûr de toi ?

― Je t’ai-me ma Va-len-ti-ne on se ma-rie. D’accord ?

Il m’a embrassée avant que je lui réponde OUI, je fondais et me serais volontiers fichu à poil dans la foulée, mais impossible de me dégager de son étreinte. Le nez dans le creux de son épaule, je m’imprégnai de son exaltation, envisageant de revoir le tempo de notre soirée dans le désordre, oubliant la salade avec ou sans ail, commençant par l’amour sur le canapé et finissant par l’analyse financière sur mon PC, quand il m’a abandonnée là, au milieu de la pièce.

― Surtout, ne bouge pas, je reviens.

Essoufflée, frustrée, intriguée, j’ai patienté pendant qu’il furetait dans la chambre. Renseignée par le bruit des tiroirs ouverts et refermés, le grincement des gonds de l’armoire, un :

― « Merde, je l’ai planquée où ? »

Je me délitai : il avait égaré la bague ! Incroyable !

Il avait perdu une bague cachée sous ses chaussettes ou ses boxers ?!

 

L’écran de mon PC se revêtit de noir.

 

Si bague il y a… Ne nous excitons pas.

Non, je ne me trompe pas. Bague il y a.

Pff, je me comporte comme une « blonde ».

 

Il réapparut jubilant, brandissant la petite boîte magique : Pellegrin et Fils depuis 1840.

― Je l’ai retrouvée… ferme les yeux. Valentine, tu triches, ferme les yeux complètement.

L’anneau a glissé le long de mon auriculaire gauche, un métal froid, puis très chaud. La fusion s’opérait entre ce cercle d’or magique et moi.

― Tu peux regarder, souffla-t-il.

Son visage pétillait de satisfaction.

― Pas moi, la bague, regarde la bague.

Un solitaire, des diamants plus petits parsemés sur l’anneau, un summum de l’Art en joaillerie : je m’y attendais, mais cela provoqua un choc me laissant muette, des larmes plein les yeux.

Paul ne m’avait jamais vue pleurer ni de joie ni de tristesse.

― Tu aurais au moins pu répondre « OUI » à ma demande en mariage, murmura-t-il sur un ton de reproche.

― Excuse-moi, on s’embrassait, je rêvais… Je m’imprégnais de ta force.

― Avant qu’on s’embrasse, que tu rêves et que tu t’imprègnes.

― Désolée…

 

Voilà, le cœur en vrac, je m’excusais de…de quoi ?...

De rien !

Il m’avait retenue pour m’embrasser, j’avais plané ; blottie contre lui, mon silence participait à l’émotion que j’éprouvais. En me reculant pour le dévisager, ma hanche frôla involontairement le bureau.

 

Le faux contact œuvra et l’écran se ralluma.

 

― Il est hanté cet ordi, commenta-il.

Cette réflexion me ramena à la réalité de mes engagements professionnels.

― Il m’alerte : je dois terminer mon rapport. Paul, elle est somptueuse cette bague.

― Elle te plaît ?

― Oui ! Je ne l’enlèverai jamais. Quelle merveille !

― Je m’occupe du repas, finis ton boulot, et demain paie-toi un écran neuf.

Je n’ai pas intégré s’il avait rajouté à cette réplique :

― « C’est important »

ou

― « C’est plus important ».

J’ai eu un doute. Quelle nuance, si l’un de nous jugeait l’écran plus important que la bague !

Ou que nos sentiments ! Je subis une douche froide, mais immédiatement, me traitai de nouille ; à cause de mes nerfs à fleurs de peau, mon esprit habituellement lucide se brouillait. Béate d’admiration, j’oubliai les lueurs intermittentes de mon ordinateur pour des éclats de diamants. Paul est retourné s’affairer entre pile[2] en pierre de Cassis et potager[3] en résine.

 

Il soupirait, voire ruminait.

 

J’ai parachevé ma liasse fiscale accablée par une impression de maladresse ou de faute, me tracassant au point que j’envisageai de renoncer à une partie de ma clientèle pour lui consacrer plus de temps jusqu’à ce qu’il termine son bouquin.

Ainsi, un processus d’autocensure s’enclencha, sans commune mesure avec la haute idée que je me faisais de moi-même. Je n’avais jamais connu Paul aussi sûr de lui, aussi entreprenant, et alors que je me tournais vers la desserte, il me balança un clin d’œil complice.

À aucun moment, mon subconscient ne m’a prévenue par un : « Attention, il t’enfarine ! » 

 

 

***

ÉPISODE 2

 

 

La semaine suivante, je suis rentrée tard du bureau, gitant sous le poids de mon ordinateur 17 pouces porté en bandoulière et tirant ma valise à roulettes bourrée de classeurs, attirail indispensable caractérisant tout expert-comptable qui se respecte. Durant cette marche, j’oubliais mes tracas pour penser à Paul et à moi, il s’agissait là d’une récréation bienfaisante sur mon métabolisme.

La fontaine de la place Estrangin dépassée, mes pas s’alourdirent dès le début du Cours Pierre Puget trop pentu pour un tel chargement. Aux alentours du Palais de Justice, je croisais des avocats serrant leur robe noire roulée en boule sous leur bras ; nous échangions des sourires complices, car ces signes distinctifs sont inhérents à nos prestigieuses professions libérales et nous incitent à un respect réciproque : à eux la toge noire à 33 boutons[4], à moi la carriole à deux roues bancales.

À mon entrée dans l’appartement, Paul se marrait en compagnie d’un couple d’amis : Corinne, une institutrice bavarde et Alex, un professeur de philosophie quasi muet. Installés dans les fauteuils du salon, ils consultaient un catalogue de voitures. Le fait qu’il ne conduise pas n’empêchait pas Paul de s’intéresser à quelques bolides et notre conversation récente m’interpella : pouvions-nous financer à la fois une bague de fiançailles et l’Audi de mes rêves ?

Paul s’est levé et m’a débarrassée de ma valise. Après quelques banalités, j’ai compris qu’il les avait invités à dîner. Je ravalai mon étonnement pour jouer les femmes d’intérieur, fonction pour laquelle je ne possédais aucune prédisposition. Il avait oublié que le lendemain, je prenais le TGV pour Paris. Celui de 5h36 ! J’allais être crevée et je devais préparer mes affaires, me lever aux aurores, à 4h15 du matin.

Enthousiaste, il a interrompu mes pensées :

― Valentine, tu bois un verre de vin en apéro ou tu préfères un Ricard ?

― Un Ricard léger, s’il te plaît. J’arrive, le temps de me rafraîchir.

Un passage éclair devant le miroir m’a convaincue de parfaire mon maquillage tout en additionnant : 10 heures de bureau non-stop + cet improbable dîner de 2 à 3 heures = hurler : « Paul, tu débloques ! ».

Depuis l’angle de notre chambre, j’écoutai leur conversation, Corinne s’extasiait sur le choix des traits de caractère de l’héroïne du premier roman de Paul, l’inévitable Juliette :

― Paul, ta connaissance de l’âme humaine est extraordinaire, roucoulait l’institutrice.

― Sa sensibilité correspond à celle que tu dégages et qui a séduit Alex, elle reflète le cœur des femmes.

Je levai les yeux au ciel.

 

Il la drague ou quoi ?

Le problème, lorsqu’on est une femme avec une physionomie banale, qu’on a une conversation mondaine limitée et qu’on sort avec un homme aussi charmant que Paul, consiste à se demander régulièrement pourquoi il n’a pas choisi une compagne plus belle et spirituelle. Certes, je chassais mes complexes en valorisant mes compétences de matheuse, je n’oubliais pas que j’étais roulée comme une déesse, mais je n’en demeurais pas moins frustrée ; sur ce point, j’étais une femme normale, un peu jalouse.

― Tu as expliqué ça à la télé. On t’a trouvé formidable. Ne réponds pas si tu me trouves indiscrète ; tu décris Valentine à travers Juliette ?

Je devinais la jubilation de mon cher et tendre provoquée par ce genre de répartie et cette sollicitation à commenter ses prestations médiatiques ou son œuvre.

Redoutant la moindre confusion entre cette héroïne nunuche et moi, j’intervins :

― On ne se connaissait pas, à l’époque.

― Val vivait dans son monde de comptables. À force de fréquenter un univers de mecs, elle oublie qu’elle est une fille, ajouta Paul.

Et le trio de rire sur mon dos ; je refoulai l’envie pressante de les rembarrer, tout en me reprochant cet agacement.

― N’importe quoi ! Ma profession se féminise, passons à table.

Dans la foulée, j’ôtai ma veste de « mec » et détachai le second bouton du col de mon chemisier, exhibant le liseré de dentelle sable de mon soutien-gorge en soie.

Paul me sourit, complice de cet acte destiné à démentir ses propos devant nos amis ; il ne rata pas si bonne occasion de me brancher :

― Bon, elle porte un soutif corbeille en dentelle : tous les espoirs me sont permis… et elle rougit. Voilà le paradoxe fascinant de Valentine, d’une part sa passion, sa force et sa détermination, d’autre part son émotivité. Quelle erreur je viens de commettre ! Val est une femme. Chérie, ne prends pas cet air renfrogné, je plaisantais.

Nouvelle série de rires à mes dépens et au bénéfice de Paul, l’animateur facétieux de cette soirée, or il m’avait reproché d’allumer mes clients en déboutonnant mon chemisier.

Je me perdais dans ses contradictions. Si je boutonnais mon col, j’étais coincée, masculine, sans grâce, si je dégageais mon décolleté, j’aguichais.

 

Il m’énerve !

 

Je devais apprendre à cesser de culpabiliser pour un rien ; j’avais autre chose à faire qu’à palabrer avec un écrivain et deux fonctionnaires !

Alex, d’un naturel mesuré apprécia :

― Veinard, tu possèdes deux femmes en une.

Le bouquet ! « Tu possèdes » ! Il se croit où, Alex ? Chez les barbus ? Je me mordis les lèvres pour empêcher toute répartie, reportant mon énergie sur un objectif précis : que ce repas finisse avant minuit !

― À table ! m’écriai-je.

Et les invités de sursauter et de s’exécuter.

Corinne a snobé ma bague de fiançailles digne de la reine de Saba, focalisant sur son hôte, un « géniiial » auteur. Alex réfréna son irritation, j’hibernai sur mon siège, veillant à maintenir mon dos droit afin de ne pas m’avachir, et Paul en maestro frénétique monopolisa la parole, devenant le maître du temps.

Il avait accommodé un délicieux plat au four, des dorades garnies de zestes de citrons confits au gros sel, présentées sur des branches de fenouil et arrosées d’un filet d’huile d’olive. Son secret ?

Quelques gouttes de pastis infiltrées dans le ventre des poissons.

― Valentine, quelle chance tu as ! Paul, comment prépares-tu ces citrons ? s’extasia Corinne

Comprendre : d’avoir un fiancé d’exception, qui de plus prépare à manger et entretient une conversation plaisante lors des dîners entre amis.

 

Elle me court sur le système la prof des écoles !

 

Et c’était parti pour un long exposé de Paul comparant les citrons du jardin de son père qui habitait dans la campagne aixoise et les citrons de Menton, le poisson d’élevage intensif aux antibiotiques et le poisson sauvage au mercure qui pollue la mer…

Pendant ces dissertations sur la bêtise humaine et la richesse de notre nature en danger, je récapitulais ma check-list : demain, mettre l’accent sur la CAF[5] et les priorités d’investissement, ne pas oublier de mentionner la méritoire réduction des impayés et de féliciter le Directeur, vérifier si ma brosse à dents est dans la pochette intérieure de mon sac – idiot, elle y reste en permanence ‒ et mettre un strict tailleur-pantalon gris, garantissant mon « sérieux », avec mon chemisier rose à pois gris clair apportant une touche de féminité.

 

Et je détacherai DEUX boutons !

 

Ces préoccupations pour ma prestation du lendemain, le show de Paul, l’intérêt excessif de Corinne et la politesse mesurée d’Alex m’exclurent de leur brillante conversation jusqu’à ce que Paul parle à nouveau de moi :

― Valentine travaille tellement ! C’est moi qui tiens la maison. Remarquez, elle s’éloigne des journées entières avec un tas de bonshommes qui je l’espère restent corrects, mais au moins, elle s’épanouit dans son métier.

J’aurais dû traduire cette tirade par : « Elle me délaisse pour s’éclater dans son job, pendant que je joue la boniche de service », mais mon cerveau en stand-by n’a pas percuté cette subtilité que n’importe quelle fille sensée aurait décryptée.

― Tu en as de la chance ! dit Corinne en me regardant, l’œil brillant.

De la chance, de la chance… de me lever à 4 heures du matin ! Il fait nuit à 4 heures ! De bosser deux fois plus qu’elle ! Là, j’étais peut-être injuste, mais excusable vu les circonstances.

― Val compte plus vite que son ombre, renchérit Paul.

― Tu aurais dû poursuivre tes études section banque, dis-je, on compterait ensemble.

Surtout pas, moins on a de neurones, plus ils s’agitent dans le vide et le neurone remuant me permet d’inventer des situations pour écrire.

Ses dix doigts frétillaient au-dessus de son crâne.

― N’importe quoi.

― Crois-moi, plus on a de neurones, moins ils ont de liberté pour vagabonder ! Val, tu ne vagabondes pas assez. Lâche-toi.

― Me voilà esclave de mes neurones compressés…

Surdouée, un coefficient intellectuel très au-dessus de la moyenne, en avance dans mes études, j’étais démunie devant ces allégations saugrenues.

― La preuve : ton job de dingue. Val ignore le prix d’une baguette de pain ou d’une plaquette de beurre, elle évolue dans la sphère confidentielle des initiés…

Je le coupai tout en espérant que cette conversation se terminerait avant minuit.

― Tu exagères.

― Non, ta réputation monte en flèche, bientôt, tu agrandiras ton cabinet. Demain, elle se lève aux aurores pour un audit à Paris. Quel courage ! Heureusement, tu pourras roupiller dans le train. C’est super, le TGV ; rapide, confortable, tranquille…

Et l’affreux trio d’approuver mes compétences, mon dévouement et la facilité de déplacement grâce à un train hyper douillet dans lequel je dormirai, à n’en pas douter, à poings fermés pour arriver à bon port frétillante comme un rouget de roche, devant des clients charmants pour sauver une société qui n’attendait que moi !

 

Ils me prennent pour une conne ou quoi ?

 

J’aurais mérité un minimum de compassion ; Paul n’y songea pas ; les autres s’en fichaient, et moi, je rongeais mon frein.

Le moment du dessert approchant de concert avec ma résignation, je commençais à me détendre, d’autant que je sirotais mon troisième verre de vin de Cassis et que par voie de conséquence, la tête me tournait. Soudain, Paul monopolisa encore notre attention en racontant une partie de pétanque au Parc Borély. Ça volait bas… Ça rigolait fort… Corinne et Alex séduits approuvaient en bloc toutes les facéties de Paul et m’enviaient d’avoir un compagnon aussi attentionné et marrant.

 

Les neurones dans le vide…

Sa théorie se justifie.

 

À leurs yeux, nous formions un couple idéal parfaitement complémentaire ; description sincère que j’interprétais ainsi : lui génial, moi laborieuse, lui aux fourneaux, moi dans le TGV.

S’ils savaient combien nos nuits nous rapprochaient… Je lorgnai vers le canapé du salon dont nous testions la souplesse de temps à autre à travers des jeux dont nos invités ne soupçonnaient pas les variantes. Croisant le regard de Paul, je fus certaine qu’il devinait mes pensées et mon état d’excitation.

Nous échangeâmes une moue complice ; nous avions hâte de nous retrouver seuls.

Me confortant dans mes espoirs, il s’est levé pour desservir la table et distribuer les petites assiettes :

― Ne bouge pas Val, je m’en occupe.

Phrase à double sens que notre connivence nous permettait d’employer sans alerter ses invités. De manières délicates, il s’apprêtait à les réexpédier chez eux avant que leurs apartés sur les réformes de l’Éducation nationale se terminent en pugilat. Le tiramisu maison dégusté, je jetai un coup d’œil à ma montre : 23 heures ; je fixai Paul usant d’une mimique destinée à lui faire comprendre qu’il devait clôturer la soirée, mais il ne saisit pas ou ne montra aucune empathie à mon égard, contredisant notre supposée complicité.

― Elle monte à Paris présenter son rapport à un gros bonnet ! N’est-ce pas ma chérie ?

― Ne nous emballons pas, attendons que le contrat soit signé. Pour l’instant, il s’agit d’une mission ponctuelle sous-traitée par mon ancien patron débordé. Rien de garanti.

― Tu es trop modeste, tu es une battante, mais si tu signes un accord avec eux, on se verra encore moins. Quel dilemme, ma Valentine chérie, s’exclama-t-il, le sourire ravageur.

Son admiration à mon égard me flattait, mais je n’en avais rien à cirer ! Je voulais dormir !

 

Ils me pompent l’air, le beau gosse, l’instit béate et le prof circonspect !

 

Contre toute attente, c’est Alex qui m’a sauvée :

― Demain, Corinne commence à 8 heures. Elle, elle a besoin de ses 7 heures de sommeil avec son CP à trente-deux élèves ; il est temps de rentrer.

La porte à peine claquée, nous nous sommes précipités sur le lave-vaisselle.

 

Au sortir de la douche, minuit sonnait à Saint-Victor, les cloches n’en finissaient pas de se balancer ! Enfin, je m’effondrai sur le lit, mais je fus arrachée de cette extase par les mains de Paul qui s’aventuraient sur mon anatomie :

― Chérie, je t’aime.

Je déposai un bisou rapide sur sa joue et me retournai pour constater grâce à un contact précis au niveau de mes reins que je risquais de perdre une bonne occasion de prendre mon pied, tout en me reprochant cette défaillance issue de la faiblesse de ma chair et de mes neurones trop compactés pour s’amuser.

― Paul, je me lève à 4 heures, ce n’est pas raisonnable.

― Le raisonnable détruit l’amour ma chérie. Regarde-moi, ai-je l’air raisonnable ou amoureux ?

― Amoureux. OK, maintenant éteint la veilleuse, s’il te plaît. Dans le noir, c’est pas mal non plus.

 

De câlins en fiesta, il s’imposa en mâle si dominateur que perdant tous mes repères, je m’abandonnai, puis m’écroulai sans définir si je tombais dans les pommes, dans un trou noir ou dans un sommeil si profond que rien ne m’en sortirait.

 

Sauf l’alarme du réveil et les cloches de Saint-Victor !

Quatre heures !

Je ne savais plus où j’habitais !

 

Paul s’est levé, a préparé le café et m’a accompagnée sur le trottoir où un taxi m’attendait.

Je le remerciai de toutes ces attentions dépassant de loin les espérances qu’une femme pouvait attendre de son homme, sans réaliser qu’il se recoucherait ou ferait son footing sur la Corniche Kennedy le long des plages Sud dès le lever du soleil, puis s’adonnerait à la lecture et à une sieste réparatrice ; Paul adore la sieste.

 

 

*

* *

PAUL

 

Valentine se réfère au concret, aux lois, aux décrets, aux chiffres, alors que mes romans décrivent des pensées et des actes interprétables à volonté. Nos différences auraient pu nous éloigner, au contraire, elles nous ont soudés ; je ne peux pas me passer d’elle et à nous deux nous formons une seule personne. On appelle cela un couple, et comme dans une auberge espagnole, chacun y apporte son obole, moi la fantaisie, elle la sagesse.

Avant le décès de ma mère, je mettais les pieds dans la cuisine uniquement pour manger, APRÈS, car il y a un avant et un après, – j’avais 6 ans – j’ai aidé papa à préparer nos repas. Les odeurs et les couleurs des plats me rattachaient au souvenir que j’avais de ma mère.

Papa n’avait gardé que son portrait sur son bureau, il avait enlevé les albums avec ses photographies, sa boîte à couture et ses lunettes qu’elle cherchait régulièrement dans toute la maison :

― « Mon petit Paul, aide maman à trouver ses lunettes, s’il te plaît… »

Aujourd’hui, la trentaine passée, c’est la seule phrase d’elle dont je me souviens.

À l’hôpital, alors qu’elle ne se nourrissait presque plus, pour l’encourager, papa lui apportait un Tupperware contenant des mets que nous avions cuisinés ensemble.

 

L’encourager à quoi ?

À vivre quelques jours de plus.

 

Je suis persuadé que faire la cuisine est une preuve d’amour acquise par mimétisme, et qu’aujourd’hui je la destine à Valentine.

Mes lectures, guidées par mon père et ma tante, m’ont apporté un réconfort. J’accédai à un espace coloré destiné aux enfants, puis la curiosité et l’âge aidant, à des intelligences qui m’ont nourri.

Dès l’adolescence, passionné par le XIXème siècle, j’y ai puisé des réflexions diverses sur la démocratie, l’élargissement des libertés, le romantisme et les inévitables guerres ou révolutions. Quant à Tante Élisabeth, elle m’a initié à la littérature russe dans laquelle j’ai découvert des merveilles que je n’égalerai jamais.

J’ai commencé par écrire des histoires simples dont la tournure touche le cœur des femmes qui me lisent. Je sais provoquer des rires aussi bien que des larmes et je mélange les deux habilement afin que chaque femme puisse se reconnaître dans les héroïnes que je dépeins et que j’anime.

 

Imiter les maîtres me semble impossible pour l’instant, par contre progresser vers un autre type de littérature m’attire de plus en plus.

J’ai envie d’écrire autre chose.

Ainsi, mon roman en cours diffère des précédents, il explore l’âme obscure de mes personnages et la société dans laquelle nous évoluons.

 

Ce changement de style, je l’ai mûrement réfléchi, il s’agit pour moi d’un nouveau départ, d’une étape précédant d’autres projets, mais comme tout challenge, il m’effraie. Il m’effraie d’autant plus que les penchants de mon héros déteignent sur mon comportement envers Valentine, je deviens envahissant, possessif…

 

À moins que je me décrive tel que je suis au plus profond de moi lorsque je dérape, et que je sois dangereux !

 

Non, je commence à être dangereux dans les deux cas, et je nuis à Valentine qui finira par me virer, si je persiste.

 

 

 

ÉPISODE 3

 

 

Chapitre 2

 

Mon Délicieux Pervers

Non Encore Débusqué

 

 

Le TGV, c’est génial, hormis quelques détails qui gâtent votre voyage si vous y prêtez garde, ce qui est mon cas, et ça me tape sur les nerfs : « Entrée en gare d’Aix-en-Provence », « Entrée en gare d’Avignon », alarmes destinées aux étourdis qui oublieraient de descendre du train 10 ou 30 minutes après y être montés ou ceux qui se sont trompés de destination... Ensuite, on pourrait prétendre piquer un somme réparateur, mais subsistent les séances malencontreuses : le marmot de devant qui hurle, les annonces radio de la voiture-restaurant ou celles pour réserver un taxi en gare de Lyon, les deux sourds à proximité qui discutent pour ne rien dire et sans s’entendre, le vibreur de mon iPhone à 5h58mn, un SMS :

  • « Tu dors ? J »,

Paul ! Je sursautai, non, impossible de dormir, mais la plupart des voyageurs ont dû se coucher tôt en prévision de ce déplacement matinal, ce qui n’était pas mon cas.

Mes oreilles bourdonnaient, si une migraine se déclenchait, ma journée tant attendue se transformerait en supplice ; un comptable n’a pas de migraine, ce métier et cette pathologie étant incompatibles ! Je farfouillai dans mon sac, m’emparai d’une plaquette d’aspirine et avalai deux comprimés. J’enroulai mon écharpe sur le haut de mon visage à la fois pour m’enfoncer dans l’obscurité et atténuer les sonorités nuisibles à mon équilibre général.

Vaines tentatives : ma voisine de l’autre côté du couloir, au barman :

― Avez-vous du Kusmi tea ?

J’hallucinai ! Quoi encore ? Vodka et caviar sur blinis ?

Autant travailler, je m’isolai, entortillant, cette fois, mon écharpe en bandeau autour de mes oreilles, branchai mon PC et examinai le cas d’une fabrique de confiseries dans laquelle les coûts de production grevaient les marges commerciales. Je me concentrai sur cette comptabilité analytique, afin de connaître tous les chiffres clés avant de débarquer dans les ateliers de fabrication pour poser des questions pertinentes aux propriétaires de cette PME qui se situait dans le Vaucluse.

À 7h12 l’écran de mon téléphone s’alluma, je lus le second SMS de Paul :

  • « Appelle-moi quand tu arrives. Je prépare une surprise pour le dîner. Mer d’huile. Ce matin, je piquerai une tête aux Catalans[6].  »

 

J’arriverai à l’heure habituelle. Quoi qu’en disent les irascibles, moi, sur cette ligne PLM, je suis contente de la SNCF. Beaucoup plus que de ce smartphone qui n’arrête pas de couiner.

 

  • « Tu as pu dormir ? »

Voilà autre chose ! À ce rythme, pas de risque !

  • « Non »
  • « Relax, c’est mauvais pour ta santé les insomnies »

 

Il le fait exprès ou quoi ? Valentine, décomprime tes neurones compactés. Initie-toi à la fantaisie. Comme lui !

 

Et si je changeais de métier ? Si la rêverie et la créativité s’emparaient de moi ? Je fixai mes tableaux remplis de chiffres… Et si je peignais des aquarelles sur le parvis de la cathédrale ou sur l’esplanade du MUCEM, si je dessinais des Zarafa[7] sur La Canebière ? Si je brodais des serviettes à thé selon les modèles hérités de mon arrière-grand-mère ? Toujours en colère à cause du singulier dîner de la veille, je ne lui ai pas répondu. Pour me calmer, j’ai feuilleté un magazine, puis lassée par les aventures des people comme des politiques dont la vie me paraissait beaucoup plus agitée que la mienne, j’ai parcouru la rubrique horoscope :

 

Amour : Essayez d’être plus disponible.

Votre partenaire souffre de vos absences.

 

J’ai soufflé en polissant les éclats de ma bague de fiançailles avec un pan de la doublure de ma veste, puis mon instinct de survie s’est manifesté, j’ai roulé mon écharpe contre ma joue pour tenter une dernière fois un petit somme au doux contact de la soie sauvage parfumée par Guerlain et peut-être par la fleur d’oranger du Four des navettes. Calée dans le fauteuil, mon manteau me protégeant de la climatisation réglée au maximum, j’ai failli atteindre mon objectif.

Le troisième SMS de Paul se signala à 7h45 :

  • « Ça va ? »

 

Val, empaquette ta tête dans ton écharpe et roupille.

 

Après tout, si je dormais ou si nous passions dans un tunnel, je n’aurais reçu ce message que plus tard… en réunion d’où je ne pouvais « textoter ». L’électronique a introduit un élément miraculeux et invérifiable dans nos modes quotidiens de communication : l’ALÉATOIRE.

Autant profiter de ces ondes capricieuses qui aboutissent ou pas dans nos appareils.

Sacrifiant l’idée de me reposer, au lieu de me replonger dans les problèmes de rentabilité de mes confiseurs, je décidai de réviser mon intervention de la journée afin de posséder parfaitement mon sujet.

À aucune étape des dérangements causés par Paul, je n’ai envisagé qu’il agissait par égoïsme, qu’il considérait que le monde gravitait autour de lui, qu’il s’autorisait l’inacceptable. Je l’imaginais immature, seul dans nos deux pièces – spacieuses, claires, à proximité des plages ‒, anxieux à l’idée que je bossais trop au risque d’un burn-out. Bref dans mon schéma, je lui manquais.

 

Ma matinée parisienne se déroula à mon avantage en compagnie de cadres sup très professionnels. J’ai réussi à exposer les résultats de mon audit et à répondre à leurs questions, persuadée que ces échanges fructueux consolidaient une confiance réciproque. Fière de ma prestation, je conclus, convaincue que mon expertise porterait ses fruits ; gagner un client dans la capitale représentait un aboutissement pour une provinciale.

À 13 heures, un texto supplémentaire de Paul me gâcha le reste de la journée :

  • « Je crois que je suis malade. »

Je quittai la table du déjeuner pour l’appeler, mais il ne décrocha pas. Je recommençai une heure plus tard, juste avant la reprise, pas de réponse. Alors que je projetais un diaporama en commentant un histogramme, je sentis une nouvelle vibration au fond de ma poche. J’abrégeai mon discours et posai une question bidon à l’assistance afin qu’elle entame une recherche en collaboration avec l’équipe marketing.

Ce temps de réflexion me permit de déchiffrer :

  • « Suis pas bien du tout. »

J’ai posé mon téléphone sur la table. Le directeur commercial me répondait quelques banalités ; je cherchai un motif pour provoquer une pause, mais le texto suivant chatouilla ma conscience :

  • « J’ai des crampes au cœur »

Mêlant ma vie privée et ma vie professionnelle, j’accélérai le défilé des diapositives sur PowerPoint :

― Je vous propose qu’avec les échanges que nous avons eus depuis ce matin, vous recensiez les questions les plus importantes. Je vous laisse débattre entre vous.

Plantant l’assemblée, j’ai filé vers les toilettes :

― Paul, appelle les pompiers ou le SAMU.

― Pas la peine, ça passe…

― Sûr ?

― Oui, de toute façon papa est en train de garer sa voiture boulevard de La Corderie. Si on ne te rappelle pas, c’est que tout va bien. Continue ton intervention, il s’occupe de moi.

J’ai failli déserter mon poste :

― Que se passe-t-il ? Cela ne te ressemble pas, tu me fais quoi là !?

― Mon roman. Je me heurte à de nombreux imprévus. Je somatise.

Écrivain, un métier plein de dangers à recenser dans les interminables négociations syndicales ouvrières et patronales concernant la pénibilité du travail… Dès mon retour, je consulterais un as du droit social attentif aux avantages sociaux des auteurs !

 

Et j’expédierai Paul chez un psy !

 

― Val, ce soir, ton train arrive à quelle heure ?

― 23h16

― Tu m’avais dit 21 heures et des poussières.

― Non, 23 heures.

― Non, non. Je t’assure.

― Paul, j’ai vérifié le billet dans le train et j’ai lu : arrivée à Marseille, Gare Saint-Charles à 23h16. Il y a un peu plus de 3 heures de trajet, comment faire autrement ? Avant de partir, je débriefe avec le patron, impossible échapper à cette étape.

― Val, tu as lu 23, mais tu m’as dit 21.

Il m’embrouillait, je ne savais plus. J’ai rayé toute tergiversation de cet échange infructueux, doutant autant de ses dires que des miens… J’avais fait un lapsus… Il avait mal compris… Un de nous perdait les pédales, rien de grave en l’occurrence, juste irritant. J’ai terminé ma mission pensées et estomac en vrac, surveillant l’écran de mon téléphone placé à côté de celui de mon ordinateur. À la fin de mon intervention, je contactai Paul pour me rassurer : ses crampes avaient disparu par enchantement dès l’arrivée de son père.

Durant tout le trajet retour, j’ai mis mes notes au propre sur cet épisode parisien, puis j’ai lu la Revue Fiduciaire, et j’ai terminé par les coûts de production du confiseur. Bref, je n’ai pas chômé !

 

À Marseille, je débarquai sur les quais de la gare Saint-Charles avec mon barda de nomade. J’appréciai l’odeur de la mer exaltée par une brise tonique ; j’ai besoin de sentir l’iode pour m’épanouir, y compris quand elle se mélange aux effluves des diésels. Le chauffeur de taxi m’a proposé innocemment de passer par les quais, dans le but inavoué, mais évident, de doubler le prix de la course, me confondant avec une Parisienne. Ce n’était pas le premier qui essayait de m’entourlouper.

La voix cassante, je lui précisai :

― Non, vous descendez le boulevard d’Athènes, direction La Canebière, le quai des Belges, la rue Sainte.

― Ah, vous connaissez la ville, marmonna-t-il.

Ignorant ce constat, je rappelai Paul :

― Comment te sens-tu ? Tes douleurs ?

― Ça va. Je t’attends.

― Le médecin est venu ?

― Inutile. Papa me quitte à peine.

J’ai retrouvé un Paul en parfait état physique, sortant de la salle de bain, torse nu, une serviette nouée autour des reins…

Il m’avait pourri la journée sans s’en rendre compte et à cause de lui, j’avais peut-être perdu la sous-traitance de mon unique client dans la capitale, pourtant sa détresse me toucha : il avait effacé sa production du matin, cela avait déclenché un moment d’angoisse et comprimé son cœur ; il ne finirait jamais ce roman s’il ne travaillait pas au quotidien dans une maison paisible. Mon hyperactivité l’empêchait d’écrire…

 

Je ne compatis pas.

 

Il commençait une névrose autour des difficultés qu’il rencontrait.

Selon lui, je devais renoncer aux déplacements qui NOUS perturbaient ‒ surtout LUI, en l’occurrence ‒ et concentrer mes efforts sur des entreprises basées à proximité de notre quartier.

― En centre-ville, dans les 1er, 2e, 6e arrondissements ?

― Val, tu es parfaite ! déclara-t-il.

Un sourire d’enfant gâté s’imprima sur son visage, aussi émouvant qu’irritant ; mon impatience éclata, je le rembarrai immédiatement :

― Stop. Je n’ai pas fait des études supérieures pour traverser le port en Ferry-Boat deux fois par jour.

Ses épaules s’affaissèrent, il fronça les sourcils en secouant la tête de droite à gauche, puis de gauche à droite :

― Ah, j’ai vraiment cru que tu le ferais. Tu m’aimes moins que je t’aime.

― Mets-toi à ma place !

― Moi, à ta place, je resterais près de mon mari qui gagne suffisamment d’argent pour nous permettre une vie agréable.

 

Quel mari ?

Nous ne sommes pas mariés !

Il débloque.

 

L’air contrit, ses doigts grattant son cuir chevelu, ses épaules légèrement voutées, il me dévisagea un long moment, puis cacha ses pouces sous la taille de la serviette qui lui servait de jupette. Il ressemblait à un cadet de l’équipe de foot du quartier pris en défaut par son entraîneur. Ses enfantillages touchaient mon instinct maternel dans un mélange des genres que j’occultai. Je fondis sans avancer d’argument, car je n’en trouvai aucun.

― Tu as raison… Je suis fatiguée… et tu m’as fait peur. J’aurais dû stopper ma prestation et revenir.

― Mais non… Tu es une virtuose des bilans, pas une amoureuse…

Par ces raccourcis, Paul brouillait nos échanges et je m’embourbais dans un débat stérile. Il ne s’agissait pas d’amour, mais de travail. Il mélangeait tout.

― Ce n’est pas grave Valentine chérie, je t’aime pour deux, je respecte tes priorités…

― Paul, tu n’as pas le droit de me dire ça ! C’est injuste.

Je finis par culpabiliser devant ce grand escogriffe pas terminé, me souvenant qu’il était orphelin de mère, qu’Albert Vergne l’avait élevé seul en remplaçant au mieux son épouse, et quelques fois un peu trop, au point que Paul confondait ces deux rôles de la maman et du papa, alors pourquoi pas fiancée et nounou ou amour et travail ? Je cherchai désespérément une solution : un camarade qui le raisonnerait, monsieur Vergne qui le conseillerait… encore fallait-il que celui-ci impose l’image du père, de sa force et de son autorité plutôt que son penchant maternel. Robert, son cher éditeur ‒ un quinquagénaire équilibré et habitué aux multiples crises existentielles de ses auteurs interviendrait-il si je le sollicitais ?

Aucune de ces perspectives ne me convenait.

― Je plaisantais, conclut-il en me pinçant le menton, quelle susceptibilité ! J’écris une histoire plus compliquée que les précédentes, cela influe sur mon moral. Je m’essaie à un genre de roman différent et je rame. Pardonne-moi.

― Non, c’est moi qui m’excuse. Là, j’ai vraiment besoin de dormir, on en reparle demain.

Ragaillardi, le mourant de l’après-midi ne présentait plus aucun symptôme de cardiopathie. Face à sa mine à la fois déconfite et déterminée, d’abord j’ai douté, puis je me suis enfin rebellée.

Je butais sur son manque de compassion, le monde tournait autour de sa personne, je ne représentais qu’un satellite alternatif : il oscillait entre moi et sa page journalière sur laquelle je commençais une fixette ! Mon job consistait à trouver des solutions : s’il écrivait deux pages par jour en moyenne annuelle au lieu d’une, peut-être trouverait-il le temps moins long ; je lui manquerais moins…

Je le narguai :

― Nous voilà incompatibles, je calcule trop et toi, tu n’écris pas assez.

― En quelque sorte…

― Paul, ne te vexe pas. Établissons un compromis : si tu produis davantage, je m’engage à compter moins.

Les deux mains en râteau, déçu par ma réplique, il repoussa ses mèches blondes ; rentrant ainsi le ventre, la serviette autour de ses reins faillit tomber, il la retint in extrémis. Je tressaillis réalisant combien nos relations physiques escamotaient nos différends, je devais contrôler mes instincts et recouvrer ma raison ; ces faiblesses de mon corps bridaient mes prétentions de femme libérée et futée.

― Val, un auteur n’écrit pas sur commande, j’ai besoin d’une vie régulière qui ne dépend pas d’un de tes clients exigeants ou d’un horaire de train. Je ne veux pas que tu sacrifies tes projets, j’aimerais que tu tiennes compte des miens ; ton statut en profession libérale faciliterait ces aménagements. Tu es ton propre patron, tu fais ce que tu veux.

 

Ben, voyons !

 

Cette vision caricaturale de mes activités ne m’empêcha pas de flancher tant il me troublait, mes résolutions fondirent comme glace au soleil, j’estimai à tort que ce serait une situation provisoire, lui permettant de terminer son roman en toute quiétude.

 

Pour le boulot, je percutais vite et mon orgueil m’incita à lui répondre, entrevoyant une possibilité ou deux, je cédai :

― Oui, une solution consisterait à m’associer avec un confrère récupérant ma surcharge de dossiers en cours. Demain, je contacterai l’association des anciens élèves.

― À toi de voir. Mais, quand tu rentres, tu es crevée…

Pas la peine d’être une fine psychologue pour déceler le sens caché de cette remarque :

― Tu prétends que je te néglige ?

― Oui, un peu.

 

Je le néglige ! J’hallucine !

 

Alors que je constatai sa sincérité, notre conversation bascula. Le mythe de la femme toujours prête pour son époux, dixit ma grand-mère, ressurgissait ; nous voilà propulsés dans les années 1950 ‒ un autre siècle ‒, une Valentine les bigoudis sur la tête, brandissant un vaporisateur de laque en prévision de l’arrivée de son Paul vénéré !

― Je te né-gli-ge ? répétai-je

Les deux pouces toujours glissés entre sa taille et la serviette en fixation précaire stimulant ma libido, il confirma :

― Le soir, tu t’endors comme une masse.

Difficile de le contredire, nos coutumes étaient inversées, car à en croire leur réputation, ce sont effectivement les hommes qui s’endorment les premiers.

Il insista en me reluquant de la tête aux pieds, puis des pieds à la tête ; cet aller-retour indécent m’embarrassa :

― Val chérie, tu as maigri, tu devrais te reposer.

― Je n’ai ni maigri ni grossi, tu t’inquiètes à tort. Stop ! On conclut un pacte.

In fine, il admit qu’il s’alarmait pour rien, en échange, je lui promis de modérer mon emploi du temps. Les hommes sont bizarres, tous pareils, assénait mon aïeule : jeunes, ils désirent une femme parfaite ; dans la crise de la trentaine, ils cherchent une compagne qui fasse fantasmer leurs copains, qu’elle séduise par son allure et son dévouement. À quarante ans, ils lorgnent sur les filles plus jeunes. À cinquante, ils se prouvent qu’en plus de lorgner, ils arrivent à concrétiser leurs espoirs. À soixante ans, se fragilisant, ils redoutent l’infarctus, le cancer, la prostate… À soixante-dix ans, on les dorlote comme des bambins et à quatre-vingts ‒ s’ils y arrivent ‒, ils nous font suer !

 

Sacrée mamie… À ce rythme, je finirai lesbienne !

SEULE ! Avec un sex-toy !

 

Cette dernière réflexion me ramena à la réalité immédiate : j’ignorais pourquoi j’aimais Paul, mais je l’aimais et il n’avait pas encore quatre-vingts ans.

Évitant de polémiquer davantage et malgré la fatigue qui pesait, je changeai de sujet :

― Humm, ça sent bon le fromage, tu t’es surpassé.

― Je t’ai préparé des courgettes au Comté en gratin, tu dois avoir faim…

Je n’avais qu’une envie : me coucher ; j’ai écarté le fait que pour un supposé cardiaque à l’agonie, il s’était fort bien activé en cuisine.

― Tu ne vas pas me dire que tu ne le goûteras pas…

Ses yeux de chien battu m’ont convaincue de lui prodiguer plus d’attention, alors que mes impressions en dents de scie m’exténuaient.

― Non, j’adore cette recette. Et la surprise ?

― J’avais prévu un dessert, mais je l’ai raté, heureusement Papa a acheté une tarte au citron meringuée du pâtissier de la Corderie, il en a emporté une part, il méritait ça, après m’avoir tenu compagnie une partie de la journée. Mange, tu as une mine défaite.

― Ok, après au lit !

Pas étonnant que je ressemble à un épouvantail après une journée de 19 heures non-stop qui s’achèverait par un dîner ! J’occultai qu’il me rappelait que monsieur Vergne m’avait remplacée à son chevet ; ses attentions culinaires étaient si gentilles... Paul n’avait aucune idée de mon rythme de travail. À moitié nu, bronzé, roulant des mécaniques, on aurait pu croire qu’il terminait ses congés au Club Med. Sur la table basse, le marque-page du livre qu’il avait entamé la veille dépassait en fin de tranche, j’évaluai ainsi qu’il avait lu environ 150 pages.

Affaiblie par le manque de sommeil et ma journée intense, faisant contre mauvaise fortune bon cœur, je ruminai à nouveau entre la tentation de céder ou celle d’imposer mes choix, cependant mes paupières s’alourdissaient et je capitulai en partie :

― Paul. Demain grasse matinée ; j’envoie un e-mail au cabinet pour prévenir Carole que je n'arriverai pas avant 14 heures.

― Parfait chérie, tu t’assagis.

Carole, mon aide-comptable, répondait également au téléphone, assurant une permanence de secrétariat multitâche. Satisfait, Paul m’a prodigué un sourire de play-boy destiné à endiguer le moindre regret qui oserait émerger de mon crâne déconfit. Cet effet anesthésiant opéra, en totale empathie ; je fondis devant tant de sollicitude.

 

Cette entorse à mes principes consommée, j’entamai une phase de renonciation au bénéfice de Paul qui risquait de ne plus écrire, sans oublier la crise cardiaque latente.

 

 

***

 

Le lendemain vers 18 heures, concentré sur l’écran de son Apple ultra plat ultra chic ultra blanc, je retrouvai Paul en train d’écrire ‒ un artiste mérite les meilleurs outils high-tech à la hauteur de l’œuvre à laquelle il aspire. Figé, les paupières plissées, il caressait le clavier. Sous les touches filtrait une lumière bleutée : j’admirai mon capitaine de vaisseau spatial devant son tableau de bord, imitation de Monsieur Spock ou Capitaine Kirk, en plus craquant, en plus touchant, Paul, si séduisant, si fragile, obnubilé par son écran.

Il a effacé quelques caractères, a posé sa souris, puis s’est tourné vers moi, l’œil éteint, la voix terne, se mouvant au ralenti :

― Tu arrives tôt, aujourd’hui.

― Oui, je souhaitais te faire plaisir.

Je n’ai pas défini s’il en était satisfait ou contrarié. Heureuse de lui démontrer que j’étais capable de jouer les maîtresses de maison, je lui ai désigné mes achats répartis dans des boîtes en carton design. Il les détailla, les sourcils froncés, le nez pincé, se méfiant de mes initiatives.

― C’est quoi ces machins ?

Je me sentis obligée de lui rappeler ma proposition du matin :

― Comme prévu, aujourd’hui, c’est moi qui nous prépare un repas en amoureux. Je suis passée chez le traiteur.

Mes courses déposées, je l’embrassai ; un baiser rapide du bout de lèvres pour ne pas le retarder.

― Je n’ai pas fini ma page.

Il l’avait tout juste entamée… Ce doit être ardu pour un auteur de se retrouver en panne. Il avait la même expression d’égarement que les comptables débutants devant des comptes non équilibrés à la recherche de leurs erreurs.

― Termine, je me fais couler un bain. J’ai choisi un assortiment de nems, beignets et tutti quanti…

― J’adore les tutti quanti vietnamiens ! Mais on avait dit un repas mexicain…

― Non, vietnamien.

― Valentine, quand tu planches sur ta compta, tu entends des voix… on avait dit mexicain.

― Peu importe, maintenant, c’est vietnamien et la semaine prochaine, je prévoirai du mexicain, du javanais, de l’Égyptien... no limit Mister Vergne Junior !

― J’abdique, mais ta cuisine « Mosanto » trafiquée empoisonne les pauvres bougres qui les consomment ! En plus, les OGM rendent les hommes stériles, voire impuissants.

Il me faisait le coup de la tentative d’assassinat par absorption de poison à effet différé. Le pauvre, à cause de ce roman il devenait gaga… Il simulait le martyre d’une industrie agroalimentaire en déconfiture. On va crever. Sûr ! Par empoisonnement de l’air, de l’eau et de la terre.

L’Apocalypse est en route.

J’abrégeai ces élucubrations, car je ne disposais pas de temps superflu et lui coupai la parole avant qu’il m’accuse de vouloir l’assassiner :

― Je m’en fiche ! Ce repas nous propulsera dans la vie malsaine de nos chers concitoyens au bord de l’intoxication alimentaire ! De quoi t’inspirer pour terminer ton chapitre. Change de style, écris des thrillers sanguinolents, hurlants, dévorants… des trucs bien dégueulasses : Juliette se transformerait en vampire, son prince en mafieux sadique.

J’agitais mes mains, les doigts en forme de crochets menaçants.

― Chérie, je suis sérieux. Non seulement je ne pourrai plus te faire un bébé, mais on va crever d’un cancer à bouffer n’importe quoi !

― Rien que ça ! Qu’est-ce que tu crois que je bouffe tous les midis au snack du coin ou avec mes repas précuits et préemballés que je réchauffe au bureau ?

― Il ne tient qu’à toi de t’organiser…

― Je n’ai pas le temps de bouffer au resto !

Vexé, il a repris son écriture.

 

Vivement qu’il termine ce bouquin, il me rend dingue ! Ce n’est pas possible de changer à ce point !

Patience Valentine, patience.

 

Je haussai les épaules en grignotant une feuille de menthe.

Où avais-je rangé les assiettes et tasses en porcelaine de Chine ? Et la théière ? Je n’osai le questionner, il me suffisait d’ouvrir le plus discrètement possible les placards un à un, jusqu’à ce que je les repère.

Pendant que mon bain, rehaussé d’infusettes de thym et d’une cuillère à soupe d’huile d’olive, coulait, je déballai mes achats et trouvai les carottes orange fluo, les chips grises et l’odeur de tous ces mets dégageant des relents de produits chimiques ; mon ventre se contracta.

Je me concentrai sur l’idée que des millions de gens dévoraient ces plats sans mourir dans les heures qui suivaient et que mon traiteur était l’un des meilleurs de la ville.

 

Dans son fauteuil, Paul peinait. Comment pouvait-il passer des heures devant son ordinateur pour « pondre » quatre lignes ? Quelle patience ! Je ne l’égalerai jamais, moi qui trouvais trop lent mon ordinateur à la pointe de la technologie et qui provoquais des bugs à cause de ma précipitation à user des raccourcis clavier et des diverses fonctions de façon intempestive…

En douce, je le surveillai : il effaçait un mot, un paragraphe, hésitait, tapait lentement, très vite… Soudain, il s’arrêta net !

Son inspiration défaillante le rendait maussade, je risquai un rapprochement :

― Et si tu me disais où tu bloques ? Je pourrais te dépanner ; ton obstination à refuser de me refiler le sujet de cette histoire relève d’un caprice ; tu me gênes à m’écarter ainsi. Paul, la confiance entre nous prime sur le reste.

― Non, non, à chacun ses ennuis… Je ne me coucherai pas tant que je n’aurai pas fini. Ne m’interromps plus.

Cela me donna l’idée de l’embêter vraiment, histoire de lui rendre la monnaie de sa pièce ‒ petits souvenirs de mon dernier voyage en TGV ou des soirs où c’est moi qui m'évertuais sur le clavier et lui qui m’asticotait. Je le frôlai en disposant les assiettes sur les sets de table, puis j’ébouriffai ses cheveux si savamment désordonnés.

― Tu es contracté, je te masse les épaules.

Placé dans son dos, je rompis notre pacte et lus la seule phrase tapée sur son écran :

 

« Conscient de ses méfaits, il n’en demeurait pas moins satisfait ».

 

Ce verdict énigmatique, négatif, dépouillé, terminé par un pointeur clignotant en haut d’une page blanche luminescente, m’alertait sur la détresse de l’écrivain. Depuis le matin, il avait conservé dix mots !

Paul toléra mes doigts déboutonnant le col de sa chemise, courant sur sa peau, roulant sur ses vertèbres, remontant vers ses tempes ; il en profita pour déposer un doux baiser au creux de mes mains en murmurant :

― J’écrirai deux ou trois pages demain, je ne suis pas tenu comme toi avec ta compta…

 

Byzance ! DEUX PAGES… Trois ? Non, ne rêvons pas !

 

Il serait donc capable de doubler le rendement journalier de son dur labeur ! Il envisageait cet objectif jusque-là inconcevable : augmenter sa productivité de 100 % ! Excellente nouvelle, autant en profiter pour accomplir un extra avant le repas du soir. Je pressai mes doigts sur ses muscles contactés, il en profita pour se retourner et me tripoter à son tour. Il m’embrassait, me caressait, m’entraînant dans un plaisir si délicat, que je sombrai dans un rêve éveillé aussi doux qu’excitant et sa tendresse freina mon intention de me venger de son manque de compassion.

Ces extases ont certainement reculé ma prise de conscience.

― Ma Valentine est une sirène qui entraîne le pécheur dans les abîmes de la luxure. Tu m’obsèdes, à cause de toi, pour la première fois depuis 4 ans, je n’ai rien écrit.

― À cause de moi ?!

― Oui, j’ai pensé toute la matinée que tu t’épuisais au bureau, ça me sape le moral.

― Mais non.

 ― Valentine, je veux te protéger...

 

Trop mignon. Sauf que je n’y crois pas.

 

Pourtant, il ne me jouait pas la comédie. C’est à cause de ce genre de divagation qu’il avait des difficultés à écrire. Étais-je capable de changer de voie et de relativiser l’importance de mon cabinet afin qu’il soit libéré de ce poids ? Au moins, le temps qu’il termine ce fichu roman qui devenait encombrant ?

― Qu’est-ce que tu inventes ! Ce n’est pas parce que je suis comptable que j’ai moins de satisfaction que toi dans mon job. Je me régale entre « emplois et ressources ».

― Sans aucun doute, mais tu te démènes tant que je culpabilise. Val, on se marie et tu stoppes tout ça. Je m’occuperai de toi, je te le promets. Tu as maigri, j’ai l’impression de faire l’amour avec un mannequin de haute couture tout rétréci. Moi, j’ai besoin de palper du concret, pas un squelette ambulant.

― Tu exagères ! Les brunes au teint clair ont toujours un petit air de Dame au Camélia. Je ferai des UV entre midi et deux, ça me rendra exotique. Tu penses que si j’étais malade, je serais capable de faire tout ce que je fais !

En prononçant ces mots, je réalisai que je m’excitais trop pour mon job, que je manquais de diplomatie, de générosité et de prévenance.

 

Je ressemble à maman quand elle se disputait avec papa !

 

Hors de question de gâcher notre soirée :

― On en reparlera en envisageant un compromis entre tes desiderata et les miens.

Cette proposition modula ses exigences et il consentit une semi-reculade :

― Organise-toi un mi-temps. S’il te plaît. L’esprit dégagé, j’écrirai plus sereinement. J’ai peur qu’un taré t’agresse quand tu rentres à pied à la nuit tombée ou que tu tombes malade.... Tu es d’accord ? Ne me refuse pas de partager une partie de nos journées.

― On en reparlera ce week-end. Allons manger, je meurs de faim – autre signe de ma vivacité !

Je fuyais un débat qui me déplaisait, car il mettait en cause ma liberté et mon indépendance financière.

Je ne m’imaginais pas en femme au foyer même par amour pour un futur génie de la littérature française à notoriété mondiale ; je tentai un ultime encouragement :

― Essaie de continuer ta page ; je fais réchauffer les barquettes.

Il ne s’écoula pas cinq minutes avant qu’il s’écrie sans détacher les yeux de son écran :

― Val, baisse le feu, ton bain-marie ne doit pas bouillir, mais seulement frémir.

― … Pardon ?

― Ah, tu m’as fait perdre le fil, je ne me rappelle plus la scène que je voulais décrire avant d’entendre les bulles d’eau bouillante éclater dans ta casserole et ton récipient à l’intérieur en cogner les bords !

― C’est quoi le problème ? Tu crains que je casse du matériel en ferraille ?

― Il est préférable que je m’arrête. Je reprendrai après, quitte à me coucher plus tard. Je vais t’aider ; réchauffer exige un minimum de savoir-faire. Je m’occupe du riz – du riz précuit !

― Voilà autre chose ! M’aider à faire réchauffer du riz ! Tu plaisantes ou quoi ? La vendeuse m’a conseillé 1mn30 au micro-ondes et ces barquettes au bain-marie. Point barre.

― Non, non, dans la cuisine vietnamienne, le riz est au centre de tout. C’est un don de Dieu ! Tu ne réalises  pas ? Là, ma chérie, on évolue dans le Sacré… pas dans un four électrique programmable.

 

Mince !

Il ne manquait plus que Dieu, le Sacré et le riz !

 

Le téléphone fixe a sonné, me sauvant d’un sermon lyrique autour des symboliques dans les pays asiatiques. Depuis quelques semaines, Paul devenait casse-pieds, mais là il y avait inflation… C’est lui qui a décroché : c’était ma mère.

Après quelques blablas d’usage, il a lancé :

― Elle tente une expérience gastronomique… et exotique

Et de s’enliser :

― J’espère que nous en sortirons vivants parce qu’entre son fournisseur de repas sous cellophane et son ignorance de la technique, je redoute le pire… non je suis en panne d’inspiration... un tas de choses me retardent… j’écrirai tout à l’heure ou demain ; mais volume et qualité ne vont pas de pair… Je vous passe votre fille… Oui, je vous promets de lui interdire de travailler ce week-end… Certainement… Je vous la passe, elle piaffe d’impatience... Moi aussi, je vous embrasse.

 

« Des choses me retardent »…

Quelles choses ? Moi !!!

Le fait que je sorte plus tôt du bureau ? Mes procédés culinaires insuffisants ? Ma mère et lui ne voulaient pas que je travaille ce week-end !

Non mais, de quoi je me mêle !

M’interdire de bosser !

J’échangeai à mon tour quelques banalités avec maman qui, en gros, me conseilla d’améliorer mon rôle de femme au foyer :

― Un mari écrivain, ça se mérite. À la semaine prochaine, au resto, conclut-elle.

J’avais oublié ce déjeuner mensuel en sa compagnie.

Je raccrochai chagrinée par les remarques de Paul et le sermon désobligeant de ma mère.

― C’est prêt, lança Paul.

 

Ils m’avaient coupé l’appétit.

 

 

***

 

 

Afin d’occuper sa table préférée, maman arrivait au restaurant en avance à notre rendez-vous de midi – avant la sortie des bureaux et la ruée vers les restaurants et kiosques à sandwichs qui s’ensuivait.

Elle posait son sac sur la table, nouait son foulard aux anses, puis croisait ses mains devant son assiette. En m’attendant, elle détaillait les passants de sa prunelle acérée et sans concession. À mon arrivée, elle se levait et se cramponnait à mes épaules, usant d’une énergie remarquable pour une femme menue d’à peine 1,65 mètre.

― Valentine, tu es maigre. Écoute-moi, je te connais. Tu t’arrêtes pour manger à midi ? C’est important.

Elle complotait avec Paul et adoptait un langage similaire afin de me convaincre. Ainsi, ils montaient mon attitude en mayonnaise.

Lequel bourre le crâne à l’autre ?

 

― Oui maman, soit je sors, soit je réchauffe un plat dans la kitchenette attenante aux archives. On grignote avec Carole en discutant chiffons, cinéma, musique... chiffres.

― Voilà, vous grignotez.

― Je me suis pesée, mon poids se situe dans la norme. Je t’accorde que je manque de repos, mais rassure-toi, je prépare une nouvelle organisation pour me soulager d’une partie de mes dossiers. J’ai rendez-vous avec Marion, tu te souviens ? La grande brune qui jouait au tennis. Elle a envie de collaborer avec moi. Nous formerions une super équipe.

― À condition de ne pas en rajouter.

― Promis.

Le plus simple consistait à approuver ses conseils et à mener ma vie comme je l’entendais, mais je lui devais un minimum d’explications tout en ayant conscience que freiner n’appartenait pas à mon vocabulaire usuel.

― Vous avez choisi ? nous demanda le serveur.

― Valentine ?

― Une salade César, s’il vous plaît.

― Non, prends un tartare de bœuf, ça te donnera des forces. Avec un œuf à cheval. Tu es pâlichonne.

Je n’avais aucune envie de bouffer de la viande et des oignons crus !

 

Ce n’est pas possible cette obsession autour de ma santé ou de mon poids.

 

Après quelques tergiversations devant un serveur impassible, nous avons opté pour deux aloyaux-frites agrémentés de salade verte, menu accompagné d’un verre de vin rouge – pour me fortifier.

― Ta grand-mère ajoutait un sucre dans le vin.

 

Voilà le résultat, une petite-fille pas tranquille…

― J’en demande pour te revigorer ? ajouta-t-elle.

― Non merci, maman, les recettes de mamie sont excellentes, mais celle-là avant de retourner au bureau est inappropriée.

On commençait fort ! Mais je me résignai, alors pour me dérider, je me suis repassé en flashback le soir où Paul m’avait offert ma bague de fiançailles. Il ne s’était pas demandé si j’avais besoin de repos ou si j’étais malade… moi non plus.

Ma mère me tira rapidement de ces égarements :

― Tu souris aux anges ?

― On se marie cet été, Paul et moi.

― Oh, que je suis heureuse. Si ton père était encore de ce monde, il sauterait de joie. Je serai bientôt grand-mère.

Elle avait passé quelques décennies à hurler après papa, mais n’hésitait pas à le nommer à tout propos, le décrivant sous ses meilleurs aspects, surtout depuis sa mort… Maman a la mémoire courte. Quant à devenir parents, nous en parlions avec Paul, mais reculions devant les problèmes que cela générait : déménager pour un appartement plus grand, renoncer à une partie de notre vie de couple déjà fort entamée par nos occupations respectives ‒ surtout les miennes ‒, trouver une nounou de confiance, mais avec tout ce que publie la presse, nous nous méfiions au point de préférer garder le bébé nous-mêmes, et là nous devrions organiser des « astreintes » pour pouponner à tour de rôle, lui écrivant le matin, moi comptant l’après-midi ou l’inverse.

Ce n’était pas gagné !

― Tu as de la chance, Paul est formidable.

― Oui. J’envisage aussi la possibilité de changer de travail, on m’a proposé un emploi dans mes cordes le matin seulement. Ça me tente. Dans ce cas, je vendrais mon cabinet, à moins que je loue les locaux… ou que je les garde et que je m’associe... J’hésite.

Maman n’avait jamais travaillé ; à la pension laissée par papa après leur divorce, puis sa part de retraite après son décès, s’ajoutaient trois loyers qu’elle encaissait chaque mois par l’intermédiaire d’un voisin gestionnaire d’immeuble ; satisfaite de son sort, elle n’espérait rien de plus pour sa fille unique.

Je m’embourbais dans un autre monde. Paul ayant l’habitude de balader à pied jusqu’au jardin du Pharo ou vers la Corniche, je l’accompagnerais, mais j’avais l’impression de prendre ma retraite avant l’heure. D’un autre côté, notre vie commune s’amenuisait au fil des mois. « On ne se voit plus », répétait-il à juste titre ; certes, il exagérait, mais j’avais l’impression de ne pas avoir vraiment le choix.

Maman trouvait anormale notre inversion des rôles, lui au foyer, moi dehors. Selon elle, je le délaissais et risquais de me retrouver seule, d’autant que plein de filles lorgnaient sur lui pour l’accaparer, tant il était séduisant.

― Paul a besoin d’une présence pour le soutenir, pas d’une working woman qui court par monts et par vaux.

 

Si elle avait été aussi conciliante avec mon père, ma jeunesse en aurait été transformée.

 

Finalement, Paul était la seule personne sur laquelle je pouvais compter. Il prenait soin de moi, me mijotait des petits plats, me proposait de glander jusqu’à la retraite, et me faisait si bien l’amour que j’acceptais qu’il ait quelques défauts.

― Paul est un sensible, un écrivain.

 

Écrivain : le mot clé qui surgit à tout propos.

 

Soudain, certaine de leur complicité, je ne résistai plus :

― Tu en as discuté avec lui ?

Très à l’aise, elle me confirma qu’ils se téléphonaient de temps en temps et que Paul souffrait de mon absence.

― Il s’est plaint auprès de toi ?

― Noonnn, on a évoqué la question une fois ou deux…

Je découvris que tous les deux entretenaient une discussion à mon propos, visant mon comportement qu’ils désapprouvaient. Cette connivence me choqua ; j’eus l’impression d’être victime d’une double trahison. Réalisant son impair, ma mère dédramatisa la situation à sa façon, c’est-à-dire en enfonçant le clou :

― Paul ne se plaint pas.

  • Ma traduction : il se plaignait.

― Il se sent seul.

  • Ma traduction : je n’étais pas à la hauteur.

Avec humour, il lui avait déclaré :

― « Valentine est un courant d’air, un merveilleux courant d’air, mais un courant d’air quand même. »

― Si on complète le tableau en notant que tu ne t’es jamais intéressée à la cuisine ou à la déco, ce garçon pallie tous tes défauts.

― Paul dit ça ?

― Noonnn, mais je vois comment vous vivez et encore une fois, son humour le sauve. Quand je lui ai demandé ce qu’il souhaitait comme cadeau d’anniversaire, il m’a répondu en riant : « un robot ménager ».

 

Un robot ménager !

Le traître !

 

Ma mère ne réalisait pas qu’au mieux Paul et elle se moquaient de moi en douce et qu’au pire, ils me dénigraient.

Partiellement inconsciente, je qualifiai ces épisodes d’anecdotiques dans la mesure où ils concernaient des actes domestiques, donc de mon point de vue, des actes accessoires et superficiels.

 

Quelle erreur, je commettais !

 

Les profiteroles au chocolat et à la chantilly achevèrent d’adoucir ma réaction ; je relativisai cette conversation, si bien qu’au café, j’avais dédramatisé leur attitude et les encouragements de ma chère maman qui me poussait à m’occuper davantage de Paul, ce « pôôôvre » garçon délaissé…

Je n’avais plus pris de vacances depuis des lustres ; dans la foulée, je décidai de nous offrir un week-end prolongé dans un lieu paradisiaque, voire une semaine entière ; je choisis la Corse et la semaine entière avec les deux week-ends attenants, juste avant le débarquement en masse des touristes.

Ravie de mon idée, je quittai maman, me précipitai dans l’agence de voyages la plus proche et réservai un séjour de 10 jours pour deux sur l’île de beauté. J’achetai ensuite aux Galeries Lafayette une jolie pochette bleu turquoise décorée de poissons exotiques multicolores, j’y glissai les billets d’avion, les réservations des hôtels ou chambres d’hôtes et celle d’une voiture décapotable de location.

Au cours du déjeuner, se méfiant de ma tendance à oublier ces dates, ma mère avait certainement mentionné exprès l’anniversaire de Paul ; leçon retenue, cette année, ce sera une fiesta corse !

En haut de la rue Saint-Ferréol, je ne résistai pas à la tentation d’essayer un bikini exposé en vitrine et en profitai pour acheter un maillot destiné à Paul, le tout complété par deux draps de plage coordonnés aux couleurs de la mer et du soleil, bleu et jaune-orangé.

En fin d’après-midi, je regagnai mes pénates poussée par un regain d’enthousiasme. Je grimpai vers Saint-Victor, le pied léger, le cerveau décompressé par des bulles de fantaisie aérant mes neurones décongestionnés.

Je n’écoutai pas la messagerie de mon portable : six appels de clients délaissés qui attendraient le lendemain. Cette entorse à mes principes entamait une phase de transition dans mon approche du bonheur.

 

La vie était belle et douce…

J’aurais dû retenir de ce déjeuner que désormais, maman soutenait Paul dans ses divagations et qu’il m’isolait, tissant sa toile à la façon d’une araignée.

 

 

*

* *

 

PAUL

 

Quand Valentine part pour son bureau, j’ai toujours peur qu’elle ne revienne pas, d’autant que sa valise gonflée l’assimile à une voyageuse lambda transportant non de la paperasse, mais des vêtements et produits de toilette pour un séjour lointain.

Quand elle est fatiguée, j’imagine ma mère dans son lit et le découragement de papa. Elle aussi avait quitté la maison avec une valise. Je n’aime pas ces objets.

Dans mes représentations, les femmes aimées disparaissent et nous abandonnent – nous, les hommes, en emportant des bagages.

 

Jusqu’à présent, ces angoisses s’estompaient vite, demeurant fugaces, mais avec l’écriture de mon nouveau roman, elles s’amplifient.

Je regrette d’avoir entamé ce thriller, préférant parfois mes anciennes histoires d’amour.

Pour contrecarrer ces nuisances, j’ai rallongé mes parcours matinaux en footing et je nage de plus longues distances sur la plage du Prophète.

Mon excellente condition physique alliée à ma crainte de perdre Valentine favorise nos relations amoureuses. Dès qu’elle apparaît, j’ai envie de m’assurer qu’elle est bien là, qu’elle se porte bien et qu’elle m’aime. Elle saisit chaque parcelle de bonheur avec l’intensité des femmes qui n’ont pas une minute à perdre, nous conduisant inéluctablement à l’extase.

Cela n’empêche pas quelques réminiscences quand je peine sur mes écrits : je revois la main de papa sur le bras de ma mère. Il la retenait alors qu’elle s’éloignait inexorablement.

C’est la dernière image que j’ai d’elle, celle d’un morceau de bras.

Non, ce n’est pas la dernière, il y en a eu une autre, plus terrible.

 

À cause de ce drame, mes relations avec Valentine sont ambiguës, pourtant elle m’a séduit. Elle représente l’archétype de la femme forte et indépendante à laquelle rien ne résiste, capable d’administrer sa vie selon ses convenances et de m’épauler dans tout ce que je déteste : les factures, les relevés bancaires, les impôts... Je l’admire dans ses tenues masculines, devant son ordinateur, dans ses robes froufroutantes, lors de nos rares sorties, ou nue dans notre appartement.

J’admire son esprit méthodique, ses diplômes, ses certitudes, son aplomb, sa capacité à se transformer en amoureuse passionnée, imaginative et décomplexée.

 

Elle me transmet la joie de vivre qui quelques fois m’échappe.

 

Depuis que j’ai commencé mon nouveau roman, je réalise que je suis de plus en plus dérangeant…

 

Non, franchement pénible…

Parfois, odieux.

 

Je ne prémédite pas les exactions que je commets, mais je n’y résiste pas. Elles se déroulent comme dans un film, sans que je puisse intervenir et mon double agit à ma place.

 

 

 

 

ÉPISODE 4

 

 

Chapitre 3

 

Phase 2 : je l’empêche d’écrire

 

 

Le lendemain soir, en rentrant Rue Sainte, Paul n’était pas là. Sur le clavier de son iMac, une diode allumée signalait que l’appareil était connecté. Je savais comment pirater l’accès d’un PC ; au cours de mes études, nous nous exercions avec mes collègues à ce petit délit sous le prétexte que nous risquions un jour d’oublier notre code ou pour dépanner un client qui aurait perdu le sien.

À ma connaissance, sur Mac, si je tentais une opération similaire, le mot de passe enregistré par Paul s’effacerait et je devrais en choisir un autre au hasard, dans ce cas, il s’apercevrait de mon effraction.

M’installant devant l’écran, les doigts raidis par un refus issu d’un résidu d’honnêteté doublé par la certitude d’être repérée, je résistai à la tentation et pianotai dans le vide.

Je n’avais jamais brillé par ma témérité, de plus mon honnêteté et l’appréhension de trahir la confiance de Paul l’emportaient sur ma curiosité.

Et s’il me surprenait durant cette infraction mineure ? Je régulai ma respiration, quand une série de pimpons des Marins Pompiers m’interrompit : un signal de la Marine nationale pour m’empêcher de poursuivre cette manœuvre indigne de moi. J’espinchai[8] par la fenêtre la plus proche – rien de particulier dans la rue.

 

Mince, me voilà déconfite à cause de mon subconscient qui fait du zèle !

Quelle nouille !

J’expirai bruyamment et me penchai à nouveau sur l’appareil. En quelques manipulations, je découvrirais la cause des soucis de Paul. Soudain, les cloches de Saint-Victor sonnèrent 20 heures, des coups assenés sur mon crâne pour me prévenir que je me lançais dans un acte interdit : épier mon futur mari ! Si après la Marine nationale[9], les cloches m’alertaient ‒ autant dire Dieu ; je n’avais plus qu’à déguerpir. La mer et le ciel se liguant contre moi, ces manifestations devinrent des prétextes pour annihiler mon action.

Mon intégrité reconquise, je me suis changée ; enfilant un pull sur des jeans, laçant mes tennis, et avant de dévaler les escaliers, j’ai piqué une pomme dans le compotier ; j’avais faim et un tremblement dans les membres me rappelait à l’ordre. Je ne m’imposais aucun régime, mais n’ayant pas une minute de libre, j’avais omis de déjeuner. Maman et Paul avaient raison, j’avais maigri, et savais pertinemment que depuis plusieurs semaines, j’ajustais mes pantalons avec une ceinture.

Persuadée de trouver Paul chez l’épicier ou sur la place de l’abbaye, je suis partie à sa rencontre. Personne dans les commerces de proximité, je m’orientai donc vers Saint-Victor où assis sur un banc, il fixait la passe délimitant l’ouverture du Vieux-Port vers la baie. Dans ses romans à l’eau de rose, il aurait écrit un truc du genre : « Sa silhouette noire se détachait sur le soleil couchant, imprimant des reflets mordorés dans sa chevelure ».

Je m’accoudai au muret qui domine cet endroit et l’observai. Une vieille dame, son chien en laisse, échangea quelques mots avec lui, puis poursuivit son chemin. Contrairement à moi, il connaissait tout le monde dans le quartier et causait volontiers avec chacun. Le matin après mon départ, il buvait son deuxième café dans le bistrot du coin, échangeant sur l’actualité en compagnie de voisins. Je frissonnai, l’air frais et humide ne tarderait pas à nous amener une tempête. Paul s’étira et s’accouda sur la rambarde ; je supposai qu’il guettait la sortie d’un bateau vers le large. Lorsqu’il massa ses tempes, son front et sa nuque, gestes fréquents pendant qu’il écrivait, je me questionnai sur son mode de fonctionnement tout en compatissant avec la solitude de l’auteur ; j’espérais que les quelques jours de congé que je m’apprêtais à lui offrir le relanceraient.

Trouvant inutile de s’entêter sur un sujet qui ne lui causait que des ennuis, je lui avais proposé d’en changer ; il m’avait dévisagée comme une extra-terrestre :

― « Si je renonce à la moindre difficulté, je suis perdu, le seul moyen de réussir consiste à me concentrer sur ce thème et à me documenter davantage ».

Ce « thème », ce mystérieux sujet qu’il gardait secret… Avais-je refoulé à tort la tentation de visiter les fichiers sur son ordinateur ? Non, j’avais promis de ne jamais espionner ses écrits avant qu’il me permette de les lire.

Se douta-t-il que je le pistais ? Il se retourna comme s’il savait où je me trouvais. Confuse, j’agitai la main et le rejoignis à cet emplacement qui dominait un tiers de la ville.

― Paul, tu as oublié ton blouson, tu vas attraper la crève. Tu plantes là depuis longtemps ?

― Je ne sais pas.

― Tu dérailles ou quoi ?

― Le banc était au soleil… Je n’en ai pas l’air, mais je cherche le fil conducteur de mon roman, l’argumentaire…

― Tu es obligé d’avoir un plan ? Tu ne peux pas lâcher du lest, écrire comme ça vient ?

Il a pincé mon menton entre le pouce et l’index ‒ son geste habituel ‒ et a déposé un bisou furtif sur mes lèvres ; sa voix condescendante de macho méditerranéen me ramena à ma place de comptable :

― Tu ne peux pas comprendre.

― Ah ! Tu me trouves idiote ?

― Cool, il faut être écrivain pour comprendre.

― Les écrivains sont des incompris...

― Tu es rigolote. Rentrons, je me pèle, ce mistral naissant est glacial, il y a encore de la neige sur les Alpes.

Il a jeté un regard circulaire sur la rade vers les quais et l’Estaque, puis me saisissant aux épaules, la voix enrouée, il m’a déclaré :

― N’oublie jamais que je t’aime ma Valentine.

Et d’un ton complètement à l’opposé, il a terminé sa déclaration par une flatterie enjouée et sexy :

― Val, tu as les plus belles jambes et le plus beau cul de Marseille !

Même une comptable est sensible à ce genre de déclaration. Nous avons éclaté de rire, alors qu’un groupe de Chinois envahissait l’esplanade afin de photographier la façade de l’abbaye dont les murs se coloraient d’un mauve scintillant.

― Oui, mais je ne suis pas jolie, murmurai-je.

― Tes complexes sont ridicules. Ton visage pâlot nécessite juste un maquillage pour le valoriser, ce que tu fais à la perfection.

― Le principal étant que tu le croies…

― Val, tu es belle et je t’aime ; ne confonds pas jolie et belle, cela ne s’adresse pas aux mêmes femmes.

 

Et me voilà convaincue d’être belle grâce au regard qu’il portait sur moi.

 

De retour dans l’appartement, devant la télé pour regarder un film, nous nous sommes attaqués à un plateau saucisson pur porc allégé, fromage de brebis, vin rouge, l’ensemble de provenances contrôlées et garanties. Anxieuse, je n’avais plus faim. Paul n’a pas vu que je n’avalais rien. En lui apportant un pot de sorbet citron, j’ai aperçu un angle de la pochette turquoise qui dépassait de mon sac. Pourquoi attendre ?

Je l’ai brandie sous son nez :

― Cadeau !

― Tu m’as fait un cadeau ?

Il soupesa l’enveloppe avec une expression d’enfant devant le sapin de Noël.

― Oui. Pour ton anniversaire. Un super cadeau ! Devine quoi !

― Des billets d’opéra ?

― Non.

― Des bons d’achat à la FNAC ? Chez DARTY ?

Sans songer aux rayons informatiques ou audiovisuels et autres produits de ces gammes de prix présentés dans ce magasin, je réagis en femme blessée.

 

Darty !

Comme le robot ménager dont il a parlé à maman ?!

Il charrie !

 

― Non Paul. Un voyage en Corse ! On part vendredi en quinze, j’ai tout prévu. J’ai vérifié ton agenda, tu n’as aucun rendez-vous cette semaine-là.

― Impossible, mon roman n’est pas terminé.

― Tu emporteras ton petit ordi.

― Tu crois que je peux écrire n’importe où ? Val, tu ne me comprends pas… Fais un effort, consulte-moi.

Mince ! J’envisageais de travailler à mi-temps, je lui offrais un voyage dans une région magnifique et il m’engueulait ! Si sur la forme, je bousculais ses précieuses habitudes, sur le fond mes intentions n’en demeuraient pas moins généreuses.

Mes yeux se remplirent de larmes ; il changea immédiatement de ton :

― Pardonne-moi ma chérie. Je suis navré. Tu n’imagines pas comme c’est compliqué pour moi en ce moment. Je joue mon avenir d’auteur avec ce roman. Je rame. Excuse-moi. Je serai ravi de t’accompagner en Corse ! Je suis un sale con ! Je suis heureux de partir en vacances avec toi. Tu représentes ce que j’ai de plus précieux au monde.

L’image de Paul, quelques instants plus tôt, seul face à la mer, m’a frappée. Sa solitude, sa fragilité, ses efforts m’émurent, et c’est ainsi que je franchis une nouvelle étape dans la longue liste de mes compassions.

 

Il ne m’agresse pas, il souffre de mon incompréhension.

 

Blottie contre lui, à moitié réconfortée, 5mn plus tard, au lieu de penser :

 « Il me prend pour une imbécile »,

j’ai pensé :

« Je l’empêche d’écrire ».

 

J’avais tout faux.

 

 

***

 

 

Juin

Mon cabinet se situait rue Edmond Rostand, entre la Préfecture et la Place Castellane, 45m² dans lesquels j’avais casé un accueil occupé par Carole et mon bureau, l’ensemble complété par les dépendances : kitchenette, archives, douche et toilettes. Pour l’acquérir, j’avais vendu trois tableaux légués par ma grand-mère ; de toute façon, je n’aurais pu les exposer nulle part tant je les trouvais moches – autant qu’ils me servent à démarrer ma carrière. Maman n’était pas concernée, il s’agissait de sa belle-mère avec laquelle elle avait entretenu des rapports distants, quant à mon père, il aurait adhéré à cette démarche, flatté d’avoir une fille ambitieuse. Un pincement au cœur me surprit alors que je tournais la clé dans la serrure de cet ancien logement que j’avais entièrement rénové. Impossible de choisir un temps partiel, impossible de me résoudre à le vendre à qui que ce soit, de licencier Carole, de céder mes clients…

La porte à peine refermée, je m’appuyai contre le chambranle et éclatai en sanglots. Le soleil du matin perçait à travers les volets, les portes intérieures toutes ouvertes m’offraient une apparition terrible : celle d’un proche abandon.

La sonnerie du téléphone fixe me tira de cet état de choc, mais alors que je décrochais en m’asseyant dans mon siège en cuir, la photo posée sur mon bureau libéra mes souvenirs : je déroulais mon diplôme devant mon père. Fier de ma réussite, il m’avait remerciée en termes de reconnaissance : à travers cet aboutissement de mes études, il estimait pouvoir mourir en paix du cancer qui le minait : j’aurai un métier sûr, je vivrai décemment à l’abri des crises économiques. Je n’entendais pas ce que racontait mon interlocuteur à l’autre bout du fil, cela n’avait pas d’importance, j’entendais mon père :

― « Maintenant que tu as ton diplôme, il ne te reste plus qu’à trouver un mari qui t’aime et qui te soutiendra face aux difficultés qui ne manqueront pas de surgir ».

J’eus soudain l’impression de tout faire de travers en envisageant d’abandonner mon métier pour confier mon avenir à un futur mari au moral instable, mais Paul faisait partie de moi.

Je n’avais en aucun cas prévu ce schéma, j’ai raccroché au nez de mon client, lui laissant croire à des coupures téléphoniques intermittentes provoquées par quelques dysfonctionnements du réseau :

― Allo, je n’entends plus rien… C’est à cause des travaux dans la rue…

Je me suis empressée de débrancher l’appareil. Pour stopper mes larmes qui redoublaient, j’ai plaqué la photographie de papa à l’envers sur le plateau en châtaignier.

Ouf ! Je me levai pour appuyer sur le bouton arrêt-marche de la cafetière électrique, ajustant une capsule d’expresso corsé. Le liquide noir goutta dans la tasse italienne en dégageant un arôme encourageant.

Un deuxième appel téléphonique, cette fois sur mon portable m’électrisa : Paul me priait de lui pardonner à nouveau sa réaction de la veille, qu’il qualifia de stupide, en découvrant les billets pour la Corse.

― Je n’écrirai pas pendant dix jours, cette pause sera bénéfique pour relancer mon inspiration.

Mes jambes flageolaient, je tombai dans mon fauteuil avec l’impression qu’il m’engloutissait au ralenti, des taches blanches papillonnaient devant moi brouillant ma vue, l’atmosphère feutrée de la pièce vibra. De ma main libre, je me cramponnai à l’accoudoir.

― Val ! ? Tu m’entends ?

― Oui, je réfléchissais…

En réalité, je gagnais quelques secondes précieuses pour recouvrer mon équilibre.

― Je descends déjeuner avec toi à midi, j’en profiterai pour acheter des fruits et des légumes sur le marché du Prado, tu m’expliqueras tes réflexions.

― Oui, mais à midi trente. Je te laisse, on m’appelle en simultané. Bise.

― Superwoman, je ne t’embêterai plus.

― Non ! Ne dis pas ça, tu ne m’embêtes jamais. Moi aussi je t’aime.

― J’espère. À tout à l’heure !

« J’espère », il en doutait…

Carole arriverait dans une demi-heure, j’insérai une deuxième capsule dans la cafetière, après je rectifierais mon maquillage, et les affaires courantes se chargeraient de me faire oublier ce coup de blues. Le réconfort de mon père me manquait et je niais ma tendance récente à pleurnicher.

À l’heure convenue, je rejoignis Paul à la Piazza, Place Castellane.

Il dégustait un Ricard.

 

À midi ! En pleine chaleur ! Pourvu qu’il ne se mette pas à picoler, il est fragile en ce moment.

Son vélo était appuyé contre un énorme vase en béton, planté de lauriers, sur son porte-bagage, un cabas boursoufflé me confirma qu’il avait fait son marché aux primeurs. Je remarquai également qu’il était le seul homme vêtu entièrement de noir ; il n’avait jamais porté les chemises claires que je lui avais offertes, éludant chaque fois mes questions sur ses motifs, j’avais donc renoncé à lui en acheter. Soudain, il s’est tourné vers moi, comme s’il avait deviné ma présence, s’est levé, est venu à ma rencontre, m’a embrassée devant tout le monde en m’entourant d’un bras protecteur, puis m’a dirigée vers la chaise qu’il me destinait, assise dos au soleil.

― Je t’ai commandé une « reine mozzarella ».

Ma pizza préférée, sauf que mon estomac contracté ne réclamait qu’une infusion de fenouil…

― Ça ne va pas ?

― Si, je suis essoufflée, j’ai failli arriver en retard.

― Ta ponctualité est légendaire Valentine, accorde-toi un petit relâchement de temps en temps ; on avait dit midi, il est midi vingt ; tout baigne.

― On avait convenu de se retrouver à midi ? Tu es sûr ? Pas à la demie ? J’ai tant de choses en tête que je mélange les heures et les dates… Mon planning semble en vrac…

― Oui, midi. Mais aucune importance. Relax, ma belle. Trie les données qui asphyxient ton cerveau, sinon tu finiras schizophrène. Alors, tes réflexions ?

Schizophrène ! Rien que ça ! Je passais outre ce type de remarque déclarée sur un ton doux, limite triste, que je classai dans la série « obsession inappropriée d’un auteur en crise de créativité ». De plus, ne me sentant pas concernée, je changeai de sujet.

La femme d’affaires reprit le dessus, présentant sa stratégie échafaudée en fin de matinée, après ce que j’aurais dû appeler ma crise de nerfs ou de déprime :

― Je ne vends pas mon local, je le loue à qui embauchera Carole ‒ hors de question de la licencier. Je chercherai un repreneur provisoire pour deux ou trois ans. J’ai appris qu’une consœur souhaite un accord dans ce sens ; après elle suivra son mari qui projette de s’installer en Suisse, vers Lausanne.

― S’ils changent d’avis ?

― J’ai pris rendez-vous avec Martin à 15 heures, c’est un juriste spécialisé en droit des affaires, branché immobilier ‒ on se croisait à la fac quand on était étudiants ‒ et avec le notaire de papa à 17 heures. C’est un ami de la famille, son avis me sera précieux.

― Aujourd’hui ?

― Oui, pourquoi attendre ?

― Tu es si pressée ?

― Oui, d’autant que tu prétends que la schizophrénie me guette ! Ils me conseilleront sur le type de bail et les clauses spécifiques à insérer dans un contrat de base.

Les verres de ses lunettes noires de pilote de guerre m’empêchaient de distinguer ses yeux, lui donnant une allure énigmatique, limite inquiétante.

 

Un ange blond chassé du ciel.

Drôle d’impression…

 

Après le café, nous nous sommes quittés, échangeant un « À tout à l’heure » laconique, agrémenté d’un « Ne rentre pas trop tard ». Au cours du repas, Paul n’avait bu que de l’eau minérale ; je m’inquiétais à tort, d’autant que ses séances de sport le maintenaient en forme.

 

Je me dirigeai vers la Préfecture.

 

L’entretien avec Martin, avocat de son état, m’apporta des éléments précieux sur le plan juridique.

Chez le notaire, après que je lui eus détaillé toutes les données que j’avais réunies, il en fut autrement :

― Valentine, vous rendez-vous compte de ce que vous projetez ? Vous perdez votre source de revenus pour l’épouser. Plus personne n’agit ainsi de nos jours. Votre père vous mettrait en garde et aujourd’hui, je m’attribue ce rôle. Vous l'épousez sous quel régime ? Faisons au moins un contrat de mariage afin de protéger vos biens, la fortune d’un écrivain, ça va, ça vient… comme le mariage.

― Georges, vous me connaissez, je ne suis pas une linotte, j’ai pesé le pour et le contre de cette décision ; elle me semble la meilleure. Nous préparerons ensemble un contrat dans ce sens.

― Supposez que votre fiancé soit un manipulateur…

J’écarquillai les yeux. Ces notaires rencontraient des situations si scabreuses dans les familles qu’ils prévoyaient en permanence des catastrophes :

― Paul est écrivain, il ne sait pas ce qu’il gagne, c’est moi qui tiens la bourse.

― Cela ne prouve rien, et puis c’est une question de principe, pas forcément d’argent. Votre père doit se retourner dans sa tombe ! Ah, je regrette qu’il ne soit pas là pour vous imposer plus de rigueur.

― N’oubliez pas mes diplômes, c’est mon capital survie ; je trouverai toujours un emploi avec la pénurie de comptables que nous connaissons. Les étudiants actuels préfèrent la branche marketing ou communication.

― Ce n’est pas une raison pour prendre tous ces risques. Arrêter de travailler ! Voyons Valentine ! Après tous les sacrifices que vous avez fournis pour réussir ! Vous, si… excellente !

Il m’a proposé de reconsidérer ma décision et nous avons pris un autre rendez-vous, fixé dès mon retour de congés. Perdue dans des pensées contradictoires, je suis retournée à mon bureau tout proche pour prendre du recul. À quelques mètres de la porte d’entrée, une transpiration glacée me recouvrit entièrement. J’accélérai le pas. Dans le hall, je zigzaguai jusqu’aux toilettes.

Je vomis d’un coup, recrachant la reine mozzarella, le verre de rosé et les tasses de café ingurgitées à la hâte. J’eus la force de me cramponner au lavabo et terminai mon périple à genoux devant la cuvette des WC.

Lorsque je repris connaissance, mes vêtements souillés et trempés de sueur, j’empestais. Heureusement, aucun témoin de cette scène ; Carole avait fini sa journée. J’ai nettoyé, aéré les lieux, mis tous mes habits dans un grand sac en plastique que je nouai pour limiter les effluves nauséabonds et terminai assise dans le bac de la douche sous une pluie d’eau chaude.

Progressivement, mon corps s’est réchauffé. Lorsque je m’en sentis capable, je me redressai. Il était 19 heures ; j’enclenchai la bouilloire pour me préparer un thé au citron qui me ragaillardit. En toute logique, j’aurais dû téléphoner à Paul pour qu’il vienne me chercher, mais j’ai préféré lui dissimuler ce malaise ; il avait suffisamment de soucis. Enroulée dans un drap de bain, j’ai ouvert le placard-dressing que j’avais aménagé pour me changer si je tachais mon chemisier, si j’avais froid ou chaud…

J’ai nommé ce micro évènement, une indigestion, mais en aucun cas un phénomène spectaculaire de saturation correspondant à des épreuves difficiles à… digérer, sans me questionner sur les motifs qui me poussaient à le cacher à Paul, à maman… à tout le monde. La perte de mes activités me dérangeait, je souffrais de troubles de l’attention, n’arrivais plus à évaluer correctement les émotions que je ressentais, consommais trop de caféine et m’isolais en craignant davantage une overdose de stress que le changement d’attitude de Paul.

Cependant, je me sentais encore capable de surmonter ces faiblesses le temps qu’il achève la difficile écriture de son ouvrage.

                                         

  

ÉPISODE 5

 

 

Notre séjour en Corse nous combla. J’avais opté, le plus souvent possible, pour des maisons d’hôtes dans lesquelles Paul appréciait l’ambiance familiale et le confort moderne qui se combinaient avec les traditions. Je conduisais prudemment sur les routes aussi étroites que sinueuses et Paul profitait de ces vacances comportant grasses matinées, apéritifs, cuisine et vins du cru couronnés par un farniente absolu et des paysages à couper le souffle.

Le seul fait troublant de cette semaine se déroula à Corte, le mercredi en fin d’après-midi. Je me garai en même temps qu’un autre véhicule sous les arbres dans la cour de la grande maison qui nous accueillait.

Les deux voitures rangées côte à côte, Paul, le conducteur voisin, une jeune femme et moi, nous retrouvâmes sur le parking :

― Valentine Morin ! Ça alors !

Je pivotai et reconnus Yvan, un ancien flirt et plus ‒ ce que Paul repéra d’emblée.

Je devais la jouer fine, cette rencontre.

― Yvan ! Si je m’attendais…

Il me serra contre lui pour m’embrasser sur les deux joues, ignorant la présence de Paul que ces effusions agaçaient au point qu’il nous interrompit :

― Bonjour. Paul, le fiancé de Val.

― Jennifer, la copine d’Yvan, gloussa la blondinette.

― On se marie dans quelques semaines, rajouta Paul.

Imperturbable, Yvan se contenta d’acquiescer d’un hochement de tête, sans nous féliciter. Légèrement en retrait, Jennifer fantasmait déjà sur l’irrésistible Paul ; de bonne ou de méchante humeur, le charme de mon cher et tendre agissait.

Cette rencontre fortuite promettait de l’ambiance !

Après les formules d’usage et ces présentations édulcorées, nous nous dirigeâmes en groupe vers l’accueil en transportant nos bagages. L’authenticité de la maison me ravit. Notre hôtesse nous attribua deux chambres contigües, sans porte de communication, mais nous allions nous côtoyer deux jours, soit deux dîners et deux petits déjeuners à partager.

Paul tirait six pans de brigues[1], au point que dans les escaliers qui nous conduisaient au deuxième étage, je lui balançai un coup de coude dans les côtes, n’obtenant en retour qu’une grimace.

― On se retrouve à l’apéro vers 19 heures dans la salle de réception, déclara Yvan sur la dernière marche du monumental escalier.

Paul marmonna un truc inintelligible que nous traduisîmes par un consentement. Je me gardai du moindre commentaire, l’orage menaçait et je ne souhaitais pas gâcher nos vacances.

À peine entré dans notre chambre, au lieu d’en apprécier la décoration ou la vue sur le parc à travers deux grandes baies, Paul, les mains dans les poches de ses pantalons, me questionna :

― C’est le Yvan avec lequel tu sortais quand tu étais à la fac en DSCF ? Celui que tu as accompagné à New York avant qu’on se rencontre ?

Soudain, il me parut plus grand et plus costaud que quelques secondes auparavant.

― Oui. Maintenant, on dit DSCG.

Ma diversion échoua, il ignora l’historique des titres des diplômes de l’expertise comptable et précisa :

― Je l’imaginais différent.

J’aspirai une bouffée d’oxygène et proposai une deuxième tentative de diversion :

― Ouah vise la douche ! C’est plein de jets d’eau.

― Tu as couché avec lui ?

― Oui. On est sorti ensemble pendant trois ans, je te l’ai dit dès le début de notre relation. Tu le sais parfaitement, ne prends pas cette mine et ce ton grincheux.

― Qu’est-ce qu’il fabrique ici !?

― Je suppose qu’il nous copie : il est en vacances avec une jolie blonde, il balade, bouffe, picole et baise. Comme toi et moi !

 

Valentine, reste cool. Ne l’asticote pas.

 

Paul hissa son bagage sur le meuble prévu à cet effet, et les dents serrées, pendit ses chemises et ses pantalons avant d’aligner une paire de tongs et une paire de bateaux sous la commode.

Son air de chien battu m’agaça :

― Tu préfères qu’on change de lieu ? proposai-je d’un ton neutre, malgré la forte dose d’impatience qui m’aiguillonnait.

― Non, non, c’est pour éviter des gaffes… Il me déplaît ce mec…

― Tu ne le connais pas.

― Ça ne change rien.

― Paul, je préfère qu’on déménage dans un hôtel plutôt que de subir ta mauvaise humeur due à une jalousie injustifiée.

― Non, non, on s’incruste. Excuse-moi.

Je tiquai sur ces excuses réciproques que nous pratiquions depuis quelques semaines.

― Sûr ?

― Sur !

 

Pas convaincu, le rabat-joie de service…

 

La distraction remédiant aux situations confuses, j’improvisai avec les moyens du bord :

― On teste la douche ?

Nous l’avons tellement testée que nous nous sommes échauffés au-delà de nos attentes ; finalement, je me suis retrouvée plaquée contre la cloison mitoyenne avec la chambre d’Yvan. Paul m’embrassait comme un sauvage ; dans le feu de l’action, il m’a mordue à la base de la nuque :

― Aïe !

― Val, dis-moi que tu m’aimes, chuchota-t-il.

― Je t’aime.

― Prouve-le.

À la seconde, il m’a soulevée du sol pour me porter jusqu’au lit où il m’a jetée comme un sac de patates ! Les lattes du sommier ont grincé, vibré ‒ sans céder ‒ dans un bruit qui a traversé toute la chambre. Il me fit l’amour comme il ne l’avait jamais fait, ne me laissant aucune initiative et ignorant mes désirs. Il entama une séquence limite violente qui me fit décoller du monde réel. Prise au « jeu », il m’arracha quelques gémissements qui ne se terminèrent que lorsque nous nous écroulâmes côte à côte, à plat dos. Étourdie, je demeurai immobile, puis les battements de mon cœur reprenant un rythme normal, la suspicion que sa jalousie envers Yvan avait motivé cette explosion atomique autant que sexuelle m’effleura, me confortant quant à ma capacité de séduction.

L’idée qu’il scellait ma dépendance physique pour garantir sa mainmise sur moi, m’effleura également, mais me parut relever de l’ordre d’une divagation.

― Chérie, tu es fabuleuse, dit-il en m’attirant contre lui.

J’avais déjà remarqué qu’il utilisait le mot « chérie » quand il avait quelque chose à se faire pardonner, mais s’aimer, de cette façon, ne supposait aucun pardon, on y prendrait goût facilement ! En tout cas moi, j’y prendrais goût ‒ pas à chaque fois, mais à l’occasion oui ! Je me sentais bien, avec l’impression d’avoir de la chance. Je me blottis contre lui, heureuse d’avoir vécu cette expérience, épousant chacun de ses muscles contre les miens. Nous ne faisions plus qu’un. Ne formant qu’une seule et même personne dans un enchevêtrement de bras et de jambes, notre excitation m’avait plongée dans un monde inexploré, celui du sexe pour le sexe, sans que j’entrevoie le moindre piège destiné à entraver ma liberté.

― Paul, je t’aimerai toujours, murmurai-je.

 

Ce n’est que plusieurs minutes plus tard, une fois rhabillé, adossé au mur, les mains dans les poches de ses jeans, qu’il lâcha :

― J’espère que nous n’avons pas indisposé Yvan et Jennifer, la cloison est si mince...

― Pourquoi ? Dans ces vieilles bâtisses, les cloisons sont des murailles.

― Détrompe-toi, je les ai entendus parler en déballant ma valise.

J’étais horrifiée et pour couronner le tout, il précisa sans me ménager :

― Ça leur donnera un sujet de conversation ! Val, on devrait prendre des vacances plus souvent, je me sens en pleine forme ! Mets ta jolie robe bustier en soie noire et descendons au bar, j’ai soif.

Il fallait absolument que j’assume devant Yvan, que je fasse semblant de rien. Paul m’a aidée à tirer la fermeture éclair de la robe, et en profita pour boucler la large ceinture de cuir noir.

― Relâche deux crans, s’il te plaît, tu m’étouffes.

― C’est plus joli ainsi. Il faut souffrir pour être belle.

 

Facile à dire, difficile à endurer.

J’endurerai !

 

À l’apéritif, j’affrontai le regard goguenard d’Yvan, mais c’est Paul qui entama la bagarre :

― On est en retard pour l’apéro de 18 heures, mais Val se pomponnait.

Je le repris de volée :

― L’apéro étant prévu à 19 heures ; je suis ponctuelle.

― On avait dit 18, ma chérie.

Yvan intervint :

― Paul, tu as mal compris, on a décidé de se retrouver à 19 heures, j’en témoigne, mais en vacances, on s’en fiche.

― Moi aussi, j’ai entendu 19, ajouta Jennifer.

― Si tout le monde se ligue contre moi… Qui boit un pastis corse ?

Cette fois, l’erreur sur l’horaire provenait de lui, nous en étions tous témoins, ainsi renonça-t-il à me l’imputer.

Et si c’était lui et non moi qui confondait régulièrement les heures ? Un goût amer remonta de mon estomac vers ma bouche, je cherchai une chaise, mais celles libres étaient trop éloignées de nous, j’aurais donné l’impression de fuir. Vaseuse, je m’adossai à une colonne de la pergola.

Pendant qu’il nous servait à boire, Yvan me glissa :

― Belle performance, il est toujours aussi vaillant en chambre ton bonhomme ?

Je paniquai et rougis en lui destinant un sourire niais et me détournai pour converser avec d’autres vacanciers qui admiraient une allée de camélias ; face à moi, Jennifer fixait Paul d’une moue gourmande, résultat de la faiblesse des cloisons séparant nos chambres et des exploits de mon bel écrivain…

L’attirance entre Paul et moi générait des fantasmes indissociables du fonctionnement de notre couple dans lequel la sexualité tenait un rôle important ; cela retardait ma prise de conscience le concernant et provoquait des hésitations qu’en d’autres circonstances je n’aurais pas eues. L’apéritif se terminait. Ma robe, moulante sur la partie supérieure, froufroutante et courte pour la jupe dénudant une grande partie de mes jambes, attirait les regards : les hommes me lorgnaient. Je détestais cela, j’avais l’impression d’être une autre, une fille différente, admirée, mais exposée tel un objet.

 

À quoi sert d’être une M’s[2] bardée de diplômes pour me pavaner déguisée en starlette écervelée ?

La réponse, en adéquation avec mon avis habituel, me sembla évidente : à prendre du plaisir.

 

Lorsque nous fûmes invités à nous attabler, Paul s’arrangea pour nous placer, moi face à Yvan, lui face à Jennifer. Mon estomac se serra selon un réflexe de plus en plus fréquent. Protester aurait signifié que je craignais ce plan de table. Paul usa de ses prédispositions de comique en virtuose et quand elle découvrit qu’il s’appelait Paul Vergne et qu’il était le célèbre écrivain dont elle avait lu les trois romans, Jennifer défaillit. La bouche en cul de poule, elle approuva toutes les futilités qu’il débita jusqu’au café, le scrutant béatement en grignotant des falculelles à la cortenaise.

Prudent, Yvan ne releva pas le défi de concurrencer Paul sur ce terrain, il se contenta d’adopter une sobriété de bon aloi ; flirt agréable, mon « ex » s’effaçait au profit de cet homme que j’épouserais dans quelques jours.

Alors que la tablée se levait, Yvan s’approcha :

― Je l’insupporte ton fiancé. Il est toujours aussi volubile ?

― Il déteste être pris en défaut, il est nerveux.

― Susceptible, notre lutin malin de la littérature pour gonzesses.

― Non, anxieux à cause des recherches qu’il effectue pour son prochain roman.

― Es-tu heureuse avec lui ?

― Oui !

Sans commentaire superflu, en toute discrétion, il me tendit une carte de visite en soufflant :

― Si besoin, n’hésite pas à m’appeler. J’ai mentionné mon e-mail et mon numéro privés au dos. Mon cabinet se situe à Marseille dans le 12e arrondissement, à la sortie de Saint-Barnabé Village, vers les Caillols. Si tu le souhaites, je serais content de t’accueillir, tu visiteras mon repaire.

Je n’avais ni poche, ni sac, ni soutien-gorge, je glissai le bout de carton entre la plante de mon pied et la semelle de mes escarpins.

― Jamais prise au dépourvu ! s’esclaffa-t-il.

Au coucher, Paul m’a aidée à baisser le zip de ma robe, puis me retournant, ses yeux dans les miens, il a détaché ma ceinture. J’ai ressenti une brûlure et quand la robe s’est étalée en corole sur le parquet, j’ai découvert la trace rouge qui marquait la peau autour de ma taille. Il s’est agenouillé et y a déposé des baisers. Nous nous sommes couchés et il s’est endormi aussitôt, tenant ma main dans la sienne.

 

 

*

* *

YVAN

 

Valentine toujours avec son écrivaillon ; je n’aurais pas misé un kopeck sur leur couple. Avant de le rencontrer, elle n’avait jamais lu ce genre de bouquin à l’eau de rose, conformiste, ni trop sensuel ni trop violent, et une fin gentillette. De la guimauve… Faut dire qu’on n’avait pas le temps de lire à la fac… Quand j’avais appris qu’elle emménageait chez lui, j’avais lu son « Juliette » pour ne pas mourir idiot… et, j’ai failli trépasser ! Son héroïne ainsi prénommée est mièvre !

Comment Valentine peut-elle partager le quotidien d’un gus pareil ? Houai, il est charmant et la fait grimper aux rideaux comme je n’ai jamais été capable de le faire, si j’en crois la séance qui s’est déroulée dans leur chambre avant l’apéritif, mais à l’époque, nous étions branchés études, notre relation se concentrait pour l’essentiel sur la compétition intellectuelle : qui de nous deux serait major de promotion. D’ailleurs, elle m’a vaincu d’une faible longueur d’avance, mais elle m’a vaincu...

 

J’admets que Valentine est douée dans son domaine.

 

La séparation de ses parents, puis le décès de son père l’ont marquée. Sacrée Valentine ! Malgré cette fêlure, elle peut nous surprendre.

Nous représenterions une entité hyper crédible en associant son cabinet et le mien, et en quelques années, nous aurions pignon sur rue.

Si je lui proposais une collaboration…

 

À condition que Paul l’autorise à respirer en dehors de sa présence… Il ne la lâche pas d’une semelle ; dès qu’elle s’éloigne, il la surveille à distance, puis se débrouille pour lui coller au train. À croire qu’il lui accroche une balise Argos dans le dos !

Hum, possessif, mais pas radin, sa bague de fiançailles a dû lui coûter une fortune.

Quand on aime, on ne compte pas ; le comble pour un comptable... pas pour un écrivain !

Ce qui m’a le plus étonné, c’est son look ; elle est toujours aussi attirante, mais en général elle porte des vêtements plus décontractés, des cheveux plus courts.

La voilà plus élégante, mais hésitante ; elle a drôlement changé. Le bellâtre la transforme en femme lambda, et elle se coule dans le moule. Je lui aurais attribué plus de caractère à Valentine.

 

Elle le bade.

 

Mon intuition ne me trompe jamais, Paul n’est pas clair. J’ai gardé mes distances pour éviter une scène de ménage, dès que j’ai senti Valentine mal à l’aise et lui pas « tranquille ».

 

Avant, elle n’aurait pas caché ma carte de visite dans ses chaussures, elle lui aurait servi d’éventail.

J’ai eu l’impression qu’elle craignait quelque chose, ou plutôt quelqu’un…

 

Valentine a peur de Paul.

 

Elle saura se défendre. Je ne lui donne pas six mois pour qu’il gicle – qu’ils soient mariés ou pas !

Elle ne s’encombrera pas d’un emmerdeur.

 

                                            

ÉPISODE 6

 

Chapitre 4

 

Le monde tourne autour de lui

 

 

Juillet

Notre mariage réunit nos familles et nos amis les plus proches, soit une cinquantaine de personnes. Un reportage de quelques secondes filmé à l’église parut dans le journal télévisé régional ; lorsque je le découvris, je ne me reconnus pas tant j’avais changé : plus gracieuse, moins branché « boulot d’homme »... une robe longue en soie écrue aux lignes épurées, un voile court épinglé en bandeau, deux merveilles de sobriété offertes par maman.

« La classe ! » affirmait Carole qui pour l’occasion, me servait de témoin.

Pour la première fois de ma vie, je me suis sentie belle.

J’ai franchi le porche de Saint-Victor au bras de mon oncle. Alors que je ralentissais mes pas, il a tapoté le dos de ma main pour m’encourager. La fraîcheur de l’abbaye me réconforta et la musique religieuse m’incita à davantage de sérénité.

À l’autre bout de l’allée, Paul resta bouche bée quelques secondes en me regardant avancer. Il était si loin et si proche… Vêtu d’un smoking blanc, il portait également une chemise, une cravate, des chaussettes et des chaussures blanches. L’ange noir transformé en archétype du jeune marié s’était déguisé pour l’occasion. Étais-je la seule à avoir cette impression de tromperie avec la certitude que mon Paul à moi s’habillerait de noir dès le lendemain ?

Lorsque la musique cessa, un sentiment de paix m’envahit, le prêtre nous accueillit, Paul pressa ma main dans la sienne et la garda sans la lâcher jusqu’à la fin de la cérémonie. Depuis notre séjour en Corse, cette façon de me tenir devenait presque une habitude, et ce geste m’embarrassait.

Cette gêne s’accentua lorsqu’avant de prononcer nos vœux, il m’a murmuré dans le creux de l’oreille :

― C’est pour toujours.

Au centre de cette austère abbaye fondée au Vème siècle, à proximité des tombes des martyrs de Marseille, « toujours » prenait une connotation attachée à une impression d’éternité.

Le bonheur et l’appréhension se rejoignant, j’ai frissonné – réaction surprenante, inexplicable.

La cérémonie fut brève, une fois terminée, pendant que les invités se saluaient, j’allumai un cierge devant la statue de Notre Dame de la Sagesse, vierge en bois, Jésus assis sur ses genoux ; deux visages lisses, les yeux à peine sculptés. « À celle qui est infiniment droite, parce qu'aussi elle est infiniment penchée » avait écrit Charles Péguy ; reine et servante… Cette citation inscrite sur le mur me rappela qu’à ma droite, dans la chapelle du Saint Sacrement autour de l’autel de pierre sur la bordure cachée aux fidèles, étaient gravée une série de moutons alignés face à face : immobiles et obéissants… des agneaux objets de sacrifice qu’on égorge sur une pierre plate. Mes nerfs se sont contractés devant ce rappel de l’innocence sacrifiée par la barbarie.

M’extirpant de mes prières, impatient, Paul m’appela :

― Valentine ! On t’attend.

Nous sommes partis vers Luynes dans la maison d’Albert Vergne, mon beau-père. Pendant le lunch, Paul papillonna d’un convive à un autre, adressant des mots aimables à chacun.

Paul, l’homme en noir, soudain vêtu de blanc, me désorientait sans que je définisse s’il s’agissait d’un bon ou d’un mauvais présage. Les impressions bizarres que j’avais ressenties lors de la cérémonie, autant que l’idée d’une possible mystification à travers ces habits clairs qu’il avait choisis en douce, me laissaient dubitative.

En proie à une tension incontrôlable, je me suis enfermée dans la bibliothèque afin de ne pas être dérangée. Je n’avais grignoté qu’un chou à la crème de la pièce montée en sirotant une coupe de champagne et la tête me tournait.

Je me réfugiai dans un fauteuil, mais la poignée de la porte fléchit. Quelqu’un m’avait suivie.

Paul s’étonna que je me dissimule :

― Val, arrête de nous jouer les princesses inabordables, tout le monde te réclame.

Ses mains ont couru sur mes épaules ; il suffisait qu’il me touche pour que je fonde.

« C’est pour toujours », avait-il murmuré…

 

Jusqu’où s’apprête-t-il à me mener ?

 

Nous rejoignîmes le salon. Nos invités nous félicitaient en permanence de tout et de rien, surtout de rien. L’un d’eux me sollicita pour un conseil à propos de son IS[1] et de son IRPP[2] : quelle délectation de visualiser des comptes, des simulations de jeux d’entreprises ; quelle satisfaction de constater que je connaissais les taux exacts des impôts et taxes, que je ne perdais pas mon expertise. Je décidai de demeurer toujours au top.

 

Plus tard, le père de Paul me complimenta :

― À la disparition de sa maman, j’ai agi d’instinct, la remplaçant au détriment d’un rôle plus viril ; j’ai fait ce que j’ai pu… seul, très seul… Finalement, il a davantage manqué de l’encadrement masculin que je me devais de lui apporter que du reste… Je craignais une carence affective et j’ai tellement compensé que j’ai manqué de poigne. Paul a beaucoup changé depuis qu’il vous connaît et ces derniers mois, il s’est transformé. Vous en avez fait un homme. Merci Valentine.

Oui, mais quel genre d’homme ?

 

― Vous complotez ? demanda Paul en nous rejoignant.

― Le seul complot à échafauder consisterait à te soutirer le résumé de ton manuscrit, dis-je.

― Ni résumé ni titre, ni première de couverture ni quatrième !

Absorbée par les préparatifs du mariage, j’ignorais s’il avait retrouvé son rythme d’écriture en même temps qu’une sérénité bénéfique à sa production d’auteur à succès ; il évoluait en devenant de plus en plus exigeant sur les horaires et les gestes quotidiens supposés faciliter notre organisation domestique.

 

Sa transformation persistait accentuant ses manières passablement maniaques et complètement aléatoires.

 

Au lendemain de cette cérémonie, je louai mon cabinet, cessai mes activités cédant ma clientèle à un confrère, celui chez lequel j’avais effectué mon stage, et acceptai un poste de gestionnaire à mi-temps à La Joliette, le long du port de croisière constitué d’un mélange d’immeubles ultras modernes, de bâtiments haussmanniens et de vestiges de pierre, l’ensemble en chantier permanent dans le quartier d’affaires Euroméditerranée.

Carole fut embauchée par mon ancien patron.

 

À 7 heures, je descendais la colline de Saint-Victor, jusqu’à la Place aux Huiles, puis j’admirais les voiliers amarrés aux pannes flottantes.

Ce trajet, effectué à pied, me permettait de respirer l’air de la mer tout en imaginant le « nouveau » Vieux-Port encore en chantier, celui de Marseille 2013 « Capitale européenne de la culture ».

Pendant ce temps, Paul entamait un footing à l’opposé, vers La Corniche Kennedy, le long de la côte, puis il écrirait, lirait, préparerait le déjeuner.

J’accélérais le pas à l’emplacement prévu pour la future ombrière, une construction en acier aux effets de miroir, imaginée par Norman Foster et d’une surface de 1080 m² ! Enfin, je remontais la butte suivante en bordure de la colline du Panier.

J’effectuais le chemin inverse à partir de 13 heures et disposais de mes après-midi.

Si les matinées me convenaient, le reste de la journée nécessita une adaptation. Vers 14 heures, je déjeunais en compagnie de Paul, ce qui représentait un réel plaisir considérant ses dons en matière culinaires et sa facilité à me distraire, s’en suivait la répétition partielle des épisodes du matin centrés sur la lecture et l’écriture dans un silence total. Vers 17 heures, quand le soleil déclinait, nous nous baladions jusqu’au Pharo d’où la vue sur la rade me surprenait toujours tant elle est fabuleuse. Pourtant, ces journées s’étiraient en longueur, je n’étais pas une manuelle, détestais les mots croisés, lisais peu et attendre Paul peaufinant une phrase m’ennuyait.

Bref, je me repliais sur moi-même, ce qu’il résuma par :

— Tu ne t’intéresses à rien. Tu me tiens compagnie par amour, je ne t’en remercierai jamais assez… Tu es merveilleuse. Si j’écris, c’est grâce à toi. 

 

Je ne représente aucun intérêt, je ne fiche rien… 

 

Je finis par m’inscrire à un cours de piano ; un casque sur les oreilles, installée dans la chambre pour ne pas déranger mon écrivain préféré, je m’exerçais sur le clavier d’un engin électronique muet pour tous sauf pour moi. Je pris également l’habitude de m’allonger sur le canapé pour une sieste, ce qui eut pour conséquence de me provoquer des insomnies. Vers 20 heures, je préparais le dîner, ainsi j’appris à réaliser les meilleures « recettes faciles » dégotées sur les forums. Paul m’encourageait, mais visiblement, il ne me jugeait pas à la hauteur, chipotant souvent le fond de son assiette – rien de comparable aux mets qu’il composait pour midi en m’attendant et en réfléchissant à son roman.

Je ne manifestais aucune vocation de femme au foyer.

Les mois s’écoulèrent ainsi, quand en décembre, Albert Vergne décéda brutalement d’une crise cardiaque ; Paul s’enferma 48 heures dans notre chambre et lorsqu’il en émergea, j’eus l’impression qu’il avait effacé cet épisode de sa mémoire ; je respectai ce choix. Sur le moment, j’ai pensé que cela constituait une chance ‒ une résilience accélérée. Il hérita de la villa dans la campagne aixoise, à Luynes, un endroit isolé pour une citadine, mais qu’il jugea parfait pour écrire et pour ma santé. Malgré mon peu d’appétit, je me sentais en pleine forme, mais il était continuellement inquiet pour moi, prétendant m’assurer grâce à ce déménagement un meilleur environnement que celui que nous avions en centre-ville.

 

Ces prévenances finirent par m’encourager à une prudence injustifiée et sans m’en rendre compte, je crus vraiment souffrir d’une lassitude chronique.

 

Notre désir d’avoir un enfant et le fait qu’il était évident qu’il valait mieux habiter la campagne pour le confort de ce bébé, me convainquirent du bénéfice de cet exil. Comment préférer un vieil appartement à une bâtisse avec garage, piscine couverte creusée dans une ancienne grange, champ d’oliviers, et surtout quatre chambres au lieu d’une, ce qui nous permettrait d’agrandir notre famille dès que nous serions prêts – peut-être l’année suivante.

Maman m’aida à dépoussiérer les meubles provençaux de mes beaux-parents que je qualifiais de bourgeois et la bibliothèque ostentatoire de feu mon beau-père – bibliothèque qui devint une source de documentation indispensable à Paul. Pourtant, il prétendait avoir lu l’essentiel lorsqu’il habitait là ; j’oubliais que les livres offrent des découvertes à chaque lecture.

Le matin, depuis le village de Luynes, il me fallait une heure de trajet pour me rendre au bureau. Gentiment, Paul me proposa de démissionner, de me reposer du déménagement, puis de chercher un emploi plus près ou de me réinstaller à mon compte chez nous en limitant le nombre de clients.

Devant maman, il lança :

― Changer de métier lui serait difficile, à part compter, ce en quoi elle excelle, Val ne sait rien faire.

 

Je ne sais rien faire…

 

Ajouté à cela qu’à force d’entendre maman me déclarer que j’étais maigre et mon mari m’assurer que j’étais pâle ‒ et vice versa ‒ je les ai crus. J’acceptai de démissionner de l’entreprise marseillaise pour une coupure, pourquoi pas une année sabbatique ?

Je m’enlisais dans une situation inconfortable : l’oisiveté. Cette errance me conduisit vers des terres dangereuses, celles des doutes permanents.

 

J’ai envie de me coucher et me réveiller dans 10 ans !

 

L’ébauche de son roman en cours d’écriture avait enthousiasmé son éditeur et Paul avait encaissé un à-valoir conséquent. De quoi renflouer les caisses en cumulant le chèque de Robert avec les revenus de ses romans précédents, sans oublier les magazines, le cinéma, la TV et la radio.

Je l’accompagnais dans cette aventure…

 

Je cumulais les erreurs.

 

 

***

 

 

Nos travaux d’aménagements terminés, Paul jugea mes tenues encore trop masculines. Sans me consulter, il renouvela entièrement ma garde-robe sur le Net, dans un style fort différent de celui qui me seyait. Ainsi, mini-jupes, robes de cocktail, tops, gilets en cachemire et escarpins à talons de 8 centimètres remplacèrent mes jeans et mes baskets ou mes anciens tailleurs de working-woman et trotteurs à lacets.

Négligeant l’importance de ces initiatives qu’il nommait de simples babioles, ne voulant pas le décevoir, j’appréciai ses intentions insolites et apaisai ses appréhensions quant à son goût pour la mode.

 

En fait, je m’en moquais.

Les fringues ne m’intéressaient pas.

 

D’autre part, j’avoue que ce changement de style m’amusa dans la mesure où la routine de mes journées me pesait, et c’est par dérivatif, pour compenser l’ennui, que je me glissai dans ce personnage qu’il avait envie d’inventer : une Valentine plus féminine qui adopta une nouvelle coiffure aux longues mèches raides et lisses.

Sa façon de me faire l’amour avait évolué vers des relations plus complexes ; il se montrait exigeant, possessif, un tantinet dominateur. Comblée, j’entrai dans ses jeux érotiques, au point d’en devenir dépendante.

 

L’hiver fut chaud.

 

De temps en temps, des visiteurs débarquaient chez nous : Robert l’éditeur et son épouse poétesse illuminée qui déclamait ses vers dans les vignes, un collègue auteur de romans historiques chaque fois accompagné par une fille différente ou Isabelle l’attachée de presse à la voix haut perchée qui nous préparait des cocktails exotiques, toujours pendue à son téléphone, car possédant un réseau exceptionnel de relations. Ensemble, ils riaient beaucoup, mais je ne parvenais jamais tout à fait à m’intégrer dans leur groupe très « parisien ».

En réalité, je n’avais jamais réussi à intégrer un groupe, quel qu’il soit.

― Val est une scientifique, elle ne peut comprendre nos blagues. C’est cartésien une matheuse, n’est-ce pas ma chérie ? Je l’admire ; elle est si intelligente… Elle n’exerce plus son métier, mais c’est provisoire.

Et de vanter mes qualités comme si je tenais encore mon cabinet, et chacun d’approuver, puis de sourire quand Paul se moquait de ma façon de gérer la maison, tout en vantant mes diplômes qui ne me servaient plus à rien, hors à tenir sa comptabilité fort simple qui ne nécessitait en aucun cas mes qualifications.

 

Mars

Voilà environ un an que cette histoire avait commencé.

 

Lorsque le Salon du livre de Paris ouvrit ses portes, nous nous envolâmes pour la capitale ; j’y accompagnai Paul pour participer à la promotion de son œuvre et maintenir le suspense autour du roman en cours d’écriture qui restait un secret absolu ; ainsi le titre n’en fut pas dévoilé selon une technique marketing couramment employée pour titiller la curiosité des lecteurs et enflammer les ventes lors de son lancement. Peu prolixe, Paul annonçait seulement que ce roman promettait d’être plus complexe que les précédents et complètement différent.

Je l’accompagnai à la TV, admirant depuis le plateau son aisance devant les caméras qui balayèrent mon visage aussi tendu qu’admiratif ; son habileté me bluffait. L’enregistrement terminé, un journaliste m’accosta et me questionna sur notre couple.

Je demeurai évasive.

― Et vous, que faites-vous ? me demanda le journaliste, plus par politesse que par intérêt pour ma personne.

Rien ! Je ne fais plus rien !

Comment résumer cela ?

 

― Je suis expert-comptable et commissaire aux comptes, répondis-je d’une voix à peine audible.

Paul, les mains dans les poches de ses pantalons, s’est interposé sans vergogne et a interrompu notre amorce d’entretien :

― Elle ne travaille plus depuis notre mariage ; rien d’intéressant en ce qui la concerne.

 

Je ne représente aucun intérêt…

 

Dépité, mon interlocuteur conclut l’interview après quelques banalités, amplifiant mes incertitudes.

Des crampes au niveau du diaphragme me cisaillèrent ventre et poumons jusqu’à me couper la respiration ; plus tard, Paul développa cette réplique désobligeante, prétextant la nécessité d’éloigner la presse, d’autant qu’Isabelle était chargée de ces contacts ; les journaux people en particulier exploitaient la moindre information à notre détriment, il me protégeait de cette corporation en mal d’exclusivités. Je doutais que la célébrité de Paul atteigne de tels sommets au point de mériter ce sort, mais ses illusions de numéro un des ventes le propulsaient dans un tel état d’excitation, que je renonçai à le ramener sur terre.

N’exerçant plus, mariée devant maire et curé, j’avais l’impression d’avoir perdu une partie de mon identité : mon métier et mon nom. Je dépendais maintenant de Paul qui m’avait attachée à lui en coupant les principaux liens qui me reliaient à notre entourage et donné son patronyme en m’ôtant le mien.

Qu’étais-je devenue ? L’épouse discrète d’un écrivain en pleine ascension ; je vivais dans l’ombre de Paul que j’aimais, tout en réalisant que cette situation ne correspondait ni à mes projets personnels ni à mes ambitions professionnelles, mais persuadée à tort que je pouvais reconquérir mon statut de femme dynamique et surbookée quand je le voudrais.

― Quelle chance vous avez de partager tout votre temps avec lui, s’exclama une jeune photographe.

Un taxi pour le Salon du livre nous attendait, je limitai ma réponse à un timide « Certainement ».

Au détour d’un stand, alors que je déambulais dans une allée, histoire de tuer le temps, je heurtai une jeune femme :

― Magali !

― Valentine !

Cette amie d’enfance, psychologue de formation, me proposa de boire un pot au bar des VIP auquel, grâce à Paul, j’avais accès. En discutant devant un thé, elle m’apprit qu’elle habitait Aix-en-Provence, qu’elle avait essayé de m’appeler, mais que mon numéro de téléphone n’était plus attribué.

― Quand j’ai cassé mon portable sur lequel j’avais enregistré mes contacts, Paul m’en a offert un autre, mais j’avais perdu toutes les données. J’ai changé d’opérateur et de numéro.

― Tu aurais pu garder le même opérateur et ton numéro.

 

Paul n’a pas dû y penser, j’étais contente de posséder un smartphone neuf, dernier cri de la technologie et l’aménagement à Luynes m’accaparait. 

 

― Comment tu as fait, toi si méticuleuse, pour casser ton téléphone ?

― Il était posé près de ma serviette de bain au bord de la piscine ; Paul ne l’a pas vu. Il a buté dedans, et l’appareil a dégringolé dans l’eau. Quand il en a sorti la puce, elle était HS ! Noyée !

― Ça arrive, vous avez essayé de la faire sécher, quelques fois ça fonctionne ?

― Heu, il y a sûrement pensé. En plus, dans le déménagement, j’ai perdu mon agenda avec le répertoire. J’ai renoncé à le chercher.

― C’est embêtant. Te voilà coupée du monde, essaie les réseaux sociaux : Viadeo, Facebook… J’y ai retrouvé un tas de copines.

― Bof, de toute façon, je ne sors pas beaucoup.

 

Mince, je n’ose pas avouer clairement à Magali avoir coupé toute relation avec mes connaissances. 

 

Lorsqu’elle s’étonna de mon look, je m’entendis répliquer à voix basse :

― Paul préfère ce style ; moi, tu sais, les fringues, la coiffure ou le maquillage ne m’intéressent pas vraiment.

― Tu es superbe, il a raison. Quelle ligne ! Moi, il faudrait que je perde cinq kilos avant l’été ; je suis trop gourmande. Comment tu fais ?

― Nous évitons les sucres, le gras… On fait du sport, enfin surtout lui.

Sans complexe, elle déclara :

― Trop difficile à respecter… On dîne entre filles ? Je t’invite !

J’hésitai à abandonner Paul, mais pour éviter qu’elle flaire ma réticence ou pour démentir un éventuel flottement, je m’empressai d’accepter sa proposition, confuse de constater que cette échappée sans mon mari m’excitait.

Isabelle s’approchait deux boissons à la main :

― Goûtez, c’est délicieux.

Nous prîmes chacune le verre qu’elle nous destinait, et elle s’éloigna sans plus de cérémonie.

― J’envoie un texto à Paul pour le prévenir, il n’a pas l’habitude que je disparaisse.

En prononçant ces mots, j’avais conscience d’éviter une discussion. Un instant auparavant, il débattait au centre d’un groupe d’intellectuels dans lequel je n’avais pas ma place ; là, il se chamaillait derrière un palmier avec Isabelle qui venait de le rejoindre… Leur complicité s’effritait-elle ? Je jugeai inutile de les déranger.

Mon message expédié, je longeai l’allée du stand de Robert, Paul et Isabelle y gesticulaient toujours ; je m’arrêtai net, coupai mon téléphone et sans regrets, suivis Magali.

 

Nous choisîmes une brasserie où tout en dégustant des pâtes au pistou saupoudrées de parmesan, et arrosées d’huile d’olive, Magali commença à me résumer les cinq années écoulées sans nous rencontrer. Célibataire, elle se déplaçait à Londres régulièrement pour y rejoindre une Anglaise avec laquelle elle voyageait à travers le monde. L’Amérique du Nord au Sud, l’Asie de la Chine à Bornéo ; elle évoqua un tas de contrées que je ne situais pas exactement sur une carte.

Le prénom de Joan résonnait régulièrement et chaque fois, la voix de Magali s’emballait ; ma curiosité alertée, j’osai franchir une étape supplémentaire :

― C’est une amie ? demandai-je.

― Disons ma future compagne ; je n’ai rien à cacher et j’assume.

Magali homosexuelle, épanouie, détendue… tout mon contraire. Avec Joan, elles envisageaient de se marier, de déménager à Londres et d’y adopter un bébé.

― Pour moi, en France c’est trop compliqué, ma famille est divisée sur ce sujet carrément tabou pour certains. Dans quelques mois, je m’installerai là-bas, précisa-t-elle.

Elle me révélait sa joie, la partageant sans retenue. Son bonheur éclatait et ses confidences me convainquirent qu’il suffisait d’aimer pour atteindre le bonheur. À mon tour, je lui racontai mes années avec Paul.

Étrangement, plus j’avançais dans mon récit, plus je ressentais un malaise, et plus elle me dévisageait jusqu’à exprimer sur les traits un peu lourds de son visage une perplexité qu’elle décida sans doute de ne pas me dissimuler. J’éprouvai de la difficulté à retracer un trajet que je connaissais par cœur, mais qui devint si pesant que mon débit ralentit. Un embarras étrange m’envahissait : en relatant ma propre histoire, en m’entendant parler, choisir mes mots, je me dédoublais et la femme que je décrivais m’apparut étrangère. Je perçus une sorte d’engrenage me tirant vers un univers navrant : une Valentine désœuvrée.

Les douleurs dans mon abdomen recommencèrent à tirailler ; j’étendis mes jambes sous la table et m’obligeai à respirer en gonflant le ventre. Je n’aurais pas dû autant manger, pourtant j’avais faim et j’adorais ces pâtes. Ma fourchette glissa de mes doigts, heurtant le bord de l’assiette avec un bruit qui me fit sursauter.

 

Ai-je tant changé depuis un an ?

De toute évidence : oui !

 

L’étudiante major de sa promotion, à la pointe de l’actualité, aux connaissances précises, chargée de projets valorisants, s’était transformée en épouse docile, sans ambition, sans envergure. De même, l’évolution de mon physique me désemparait : de femme à la personnalité affirmée, je me transformais en potiche, une belle potiche, mais une potiche comme tant d’autres produits de grande consommation.

 

                                          

ÉPISODE 7

***

 

 

Magali m’écoutait, les coudes appuyés sur la table, le menton posé sur ses mains relevées ; son regard doux et attentif m’inspirait confiance.

Sa situation marginale fragilisée par les manifestations anti mariage gay ne la perturbait pas. Elle s’épanouissait sans influence. Ses kilos en trop lui donnaient l’air d’être en bonne santé, alors que mes kilos en moins me rendaient souffreteuse.

J’admirais sa bonne humeur, sa gourmandise, sa curiosité, son entrain ; je me comparais à elle, regrettant ma langueur, mon indifférence, mais pas ma solitude : Paul me suffisait.

Et si ces mots se résumaient en une comparaison : l’indépendance pour elle, la dépendance pour moi ?

 

La passion dévorante que j’éprouve pour Paul me dirige droit vers un mur.

Je suis prisonnière de lui autant que de moi-même.

 

Je me l’avouai enfin, je dépendais de Paul : mes émotions et mon amour focalisaient sur sa personne, je lui consacrais une grande partie de mon temps, me coulant dans le rôle d’une femme telle qu’il la désirait et non telle que je me voulais. Il m’avait conduite dans cette impasse à pas feutrés, lentement, jour après jour.

Je l’aimais, je passais avec lui d’excellents moments, lui pardonnant son égoïsme, persuadée qu’un écrivain n’était pas un individu comme les autres et qu’il avait besoin de ma présence.

― Magali, c’est la première fois que je formule l’évolution de ma situation tant professionnelle que privée. J’ai instantanément adopté la posture d’une patiente qui te consulterait ; ma confusion révèle les doutes qui me rongent. Je souhaite aider Paul, mais je m’épuise, enferrée dans un confinement qui s’accentue au fil des mois.

― Je tombe à pic, ma belle.

Bouleversée, je dépliai un Kleenex pour essuyer les larmes coulant sur mes joues sans que je réussisse à les retenir.

Quelle mauviette, moi qui, il y a quelques mois, affrontais des conseils d’administration et des assemblées générales, maintenant, je m’étiolais.

Le serveur déposa nos salades de fruits et s’éloigna illico presto.

 

Ça ne peut plus durer.

Je file droit contre un mur.

 

― Je me donne en spectacle.

― Calme-toi Val. Tu as franchi un cap en te confiant, la suite s’enchaînera. Cette prise de conscience importe plus que tout. Tu verbalises des éléments refoulés depuis trop longtemps. Ressaisis-toi, prends de la distance et confie-toi. Tu pleures souvent ?

― Je pleure, alors que j’ai tout pour être heureuse : un mari, une belle maison… Je ne suis ni malade ni fatiguée… et depuis une demi-heure, je panique.

― On trouvera une solution à cela. Comment se comporte-t-il avec ta mère ?

― En gendre parfait, attentionné, délicat… Maman et Paul entretiennent une certaine complicité.

― Classique…

Je ne relevai pas ce dernier mot incompréhensible, persuadée que Magali le déclinerait. Elle me servit un verre d’eau gazeuse que je bus à petites gorgées en m’efforçant de respirer lentement, mais les bulles chamboulèrent l’équilibre précaire de mon appareil digestif que je comprimai discrètement en glissant une main sous la nappe. Il était tard, je rallumai mon smartphone : inquiet de mon absence, Paul m’avait envoyé deux messages écrits et un oral : il me cherchait, me reprochant d’être partie sans le prévenir, tout en déclarant sans sarcasme qu’il espérait que je m’amuse.

― Je l’appelle.

― Attends, tu lui as envoyé un texto pour l’avertir que nous dînions ensemble, il n’a aucune raison de te relancer.

― Il a besoin de ma présence à ses côtés… Le roman qu’il écrit lui donne du fil à retordre ; il doute de son talent. Je suis un élément régulateur… Je le soutiens.

Magali fronça les sourcils tout en s’agitant sur sa chaise ; elle ne l’entendait pas ainsi.

― Tu n’es pas un élément ! Ne t’engage pas sur ce terrain, tu es Valentine Morin ! Parle-moi de Paul et définis-moi son comportement actuel.

Paul redoutait l’échec de l’écrivain devant son écran. Il cherchait ma présence pour combler un vide… mais quel vide ?

― Ou le sujet principal de son bouquin le concerne personnellement ? Qu’en penses-tu Magali ?

Elle balaya mes suppositions d’un geste sec, recentrant la problématique sur moi :

― En résumé : tu n’as plus de lien avec tes amis, tu as renoncé progressivement à ton job, tu habites dans un bled au fin fond d’une campagne, tu as perdu du poids, changé d’aspect, pour lui plaire… Il a exigé tout ça ? Il te l’a suggéré ? Un peu des deux ?

D’abord, cette déclaration me coupa le souffle, puis je l’analysai comme une simple reformulation pratiquée à l’emporte-pièce par une psychologue refoulée qui enviait ma relation avec un auteur célèbre, enfin je contrattaquai sans conviction :

― Tu exagères et Luynes est un village sympa, très recherché.

― Qu’est-ce que ça change pour une Marseillaise qui cohabitait au milieu d’un million d’individus ? Tu as évolué dans ce sens ou il t’a manipulée ? Toi et ta mère, pour vous attirer dans son giron ? Ton Paul blessé par la mort de sa mère, élevé par un père maman poule, succombant à ce choc, a effacé ses émotions pour se protéger ; il te fait souffrir pour atténuer sa propre souffrance. Classique disais-je !

 

« Manipulée » : le terme employé par le notaire quelques mois auparavant.

« Classique », un mot répété deux fois en quelques minutes par Magali…

― Stop ! Tu es mon amie, pas mon psy !

― Considère que tu es vernie, je suis les deux, et toi tu planes à cent lieues. Les femmes instruites et intelligentes ne sont pas à l’abri d’influences négatives de cet ordre, au contraire. Les tests que tu as passés adolescente, ton parcours scolaire et universitaire ont montré que tu es un HPI.

― Un quoi ?

― HPI : Haut Potentiel Intellectuel.

― Tu parles de mon QI ?

― Entre autres choses. Ces femmes surdouées se méfient moins des hommes comme Paul, tant elles sont sûres d’elles. Le divorce de tes parents et le décès de ton père ont provoqué une fêlure dans ta vie ; quand tu as rencontré Paul, les émotions que tu avais refoulées au bénéfice de tes études sont ressorties et lui, il en a profité pour te vider le cerveau et expurger sa propre souffrance !

― Tu… Je ne sais plus. Tu m’as littéralement assommée.

― Il t’a parlé de sa maman ?

― Paul n’évoque pas sa mère en disant « maman », il n’emploie jamais ce mot.

― Un indice de plus qui étaye mes suspicions.

― Quelles suspicions ?

L’exposé de Magali, d’une logique implacable et dont la démarche correspondait à mon propre cheminement, m’abasourdit. La pesanteur de mon corps augmenta, je me sentis si lourde que je me tassai sur ma chaise ; Paul serait un pervers.

Elle persista :

― Valentine, atterris ! Analyse ta situation : décris-moi la responsabilité de ton mari dans cette histoire. Tu dois comprendre si c’est lui et lui seul qui t’a mise dans cet état ou si c’était ton souhait.

Je m’effondrai :

― Mais alors Paul n’a pas de cœur…

 

À l’abattement, succéda la colère.

Mais qu’est-ce qu’elle raconte cette espèce de folle à lier qui a trop bu de Chianti !

On ne se voit pas pendant des lustres et aujourd’hui, elle me sermonne !

Elle est jalouse de moi, de mon couple, de la célébrité de Paul ! Magali, lesbienne notoire, conseillère conjugale !

Qu’elle se mêle de ses affaires.

Pas des miennes !

 

Magali, consciente des idées qui se bousculaient dans ma tête, différa la poursuite de notre entretien :

― Quelle manie j’ai de me mêler de ce qui ne me regarde pas ! Excuse-moi, les salariés de ma boîte m’en font voir de toutes les couleurs, moi aussi je suis à cran. Nous reparlerons de tout cela quand tu seras prête à me considérer comme une alliée. Rends-moi visite à Londres et trouve-toi un ami à proximité pour t’accompagner dans cette reconquête de liberté.

― Je préfère, murmurai-je.

― Tu as besoin qu’on t’aide. Qui contacteras-tu pour t’échapper de là ? Disons pour t’accompagner.

― Je peux téléphoner à Yvan pour qu’il me branche sur un nouveau job…

Ce prénom avait jailli spontanément…

― Ton « ex » ! Parfait ! Fonce !

― Tu es tenace…

― Val, tu ne peux sortir de ce piège qu’avec une aide extérieure. Jure-moi que tu contacteras Yvan et que tu lui avoueras tout. Sans bobards.

― Juré.

― Bien. Une infusion ou un café, avant de se quitter ?

― Un déca.

― Idem. Au fait, il raconte quoi, ce roman ?

― Je ne sais pas…

 

Notre conversation se termina sur de nouvelles bases. Magali interpréta les cachoteries de Paul à sa façon : un moyen de monter son égo en mayonnaise et par voie de conséquence de battre le mien en brèche.

La rancœur me titilla l’estomac autant que la tête : battre ma personnalité en brèche, volontairement ou pas.

Déboussolée, j’eus honte d’envisager pareille horreur : Paul manipulateur…

 

Magali me prend pour une gourde !

Non, c’est une fille droite. Son discours est plausible.

Non elle exagère. Et merde !

Elle côtoie trop de gens compliqués, ma copine.

 

L’envie de pirater l’ordinateur de Paul me gagna à nouveau. Sur le trottoir devant le restaurant, Magali me donna ses coordonnées à Londres en me proposant de prendre du recul ; elle nota également mon numéro de téléphone et mon adresse :

― J’appelle un taxi et je te dépose à ton hôtel.

Lasse de polémiquer, je glissai sa carte dans la poche de ma veste. Il était grand temps que je rentre. J’ai profité du trajet pour nettoyer des traces de mascara débordant sur mes paupières humides ; je ne voulais pas que Paul devine que j’avais pleuré.

Dans l’ascenseur qui me conduisait au 4e étage de notre hôtel, j’échafaudai quelques excuses supposées justifier mon échappée nocturne quand je reçus un appel :

― Val ! Enfin !

― Hello, Paul. Je viens juste d’arriver. Et toi ? Où es-tu ?

― Tu m’as planté en plein salon sans me demander mon avis, alors j’ai dîné avec mes collègues. Je ne reviendrai pas avant une ou deux heures, on a décidé de boire un pot dans un piano-bar, comme j’étais seul, j’ai accepté de les accompagner.

― Tu n’as pas eu mon message ?

― Oui, oui… bon, à tout à l’heure, je voulais te prévenir, c’est mieux de vive voix, pour que tu ne t’inquiètes pas, n’est-ce pas ?

C’est mieux de vive voix.

Vlan, retiens la leçon, ma vieille !

Et ne recommence pas.

 

Confuse, j’acceptai cette règle de politesse et sur ces paroles, il a raccroché. Je n’avais rien à lui reprocher, j’avais tiré la première… Une migraine comprimait mes tempes. Je pénétrai dans la chambre, posai mon sac sur le coffre… le coffre contenant le MacBook Air 11 pouces de Paul, celui qu’il emportait en déplacement et qui contenait une copie de son roman en cours… N’ayant pas la mémoire des chiffres, il utilisait sa date de naissance comme mot de passe pour son téléphone. Ainsi, j’ouvris le coffre ; la pomme dessinée par Rob Janoff[1] apparut croquée en partie et fluorescente.

Je m’apprêtai à m’en emparer quand un bruit dans le couloir monopolisa mon attention : des éclats de voix… puis le silence. Je récupérai mon souffle et saisis l’objet du délit. Assise sur le bord du matelas, l’ordinateur sur mes genoux, les extrémités de mes doigts me démangeaient ; je ne résistai pas, j’avais une heure pour deviner le code d’accès, trouver le fichier et me l’envoyer par e-mail. Je tentai plusieurs combinaisons : son incontournable date de naissance, puis son prénom, le mien, celui de ses parents :

 

ERREUR ! ERREUR ! ERREUR !

 

Je me concentrai : Paul admirait plusieurs auteurs ; je tapai leurs noms sans résultat : Jules Verne, Victor Hugo, le top five : Musso, Lévy… Soudain, une évidence jaillit : enfant, il avait eu un chien qui s’appelait FLAUBERT, un setter irlandais roux qui dormait avec lui sur son lit…

 

Bingo ! J’avais trouvé !

Sur l’écran, apparaissait un raccourci de traitement de texte nommé « DPN », sans l’ouvrir, j’établis la connexion Wi-Fi et m’expédiai ce fichier en utilisant ma propre adresse e-mail. Libérée d’un énorme poids, j’expirai le peu d’oxygène contenu dans mes poumons, effaçai la trace de la connexion au Wi-Fi de l’hôtel, éteignis l’Apple, le repliai et le renfermai à sa place initiale dans le coffre.

Sur mon iPhone, sans doute à cause des murs trop épais de l’hôtel et de ma précipitation, le roman en pièce jointe n’avait pas téléchargé, cet échec me renvoyait à la case zéro ; le fichier en traitement de texte était perdu « dans les tuyaux ». Je vérifiai l’heure : trop tard pour recommencer.

Paul risquait d’arriver à tout moment, je me contentai donc de procéder à une recherche sur mon téléphone à propos du sigle DPN pour découvrir des approches étonnantes :

 

  • diagnostic prénatal
  • digital preservation network
  • développement de produits nouveaux
  • diagnostic personnel numérique
  • disjoncteur phase neutre

 

« Disjoncteur phase neutre »… Traduction ? Rien d’enthousiasmant, j’avais lu la quatrième de couverture de « L’éloge du carburateur[2] » que Paul avait dévoré, mais cet essai autobiographique était fort éloigné de sa mentalité ou de son registre habituel ; les aspects techniques ou le bricolage ne l’intéressaient pas.

Je devrais renouveler cette séance d’espionnage jusqu’à ce que je réussisse à copier le fichier DPN.

 

Je tremblais comme une vieille carcasse.

*

* *

 

PAUL

 

C’est en Corse que j’ai commencé à déconner, mon héros me possédait, j’avais bouffé du lion ! Loin de s’en plaindre, Valentine a passé un bon moment. Cette alchimie qui se réveille dès qu’on se touche maintient notre relation au fil des mois, mais on ne peut pas baser notre avenir là-dessus.

Je dois davantage me maîtriser et réguler ma propension récente à dominer nos rapports.

Non, je maîtrisais mes actes, ou plus exactement, je me dédoublais : un Paul normal en retrait et un Paul différent qui s’imposait. Par contre, dans ma tête trottaient de drôles d’obsessions autour de cet Yvan. Valentine a paniqué quand je lui ai appris qu’il avait profité de nos ébats à travers la cloison.

 

Je dois admettre que le personnage principal de mon roman me rousigue[3] les méninges ! Sa rage de pouvoir sur sa femme déteint sur moi, heureusement Valentine a aimé… à moins que la présence d’Yvan n’ait réveillé ses instincts.

Mon héros n’est pas un jaloux…

La prochaine fois, j’écrirai sur la jalousie…

 

Yvan ressemble à Valentine.

Comme elle, il est sensé, équilibré, logique. Par contre, je suis persuadé qu’il est calculateur ‒ sans jeu de mots ‒ ; en Corse, il ne s’est pas démasqué de toute la soirée ; mon intuition me dit que sa Jennifer n’est qu’une fille de passage, mais quand il regardait Valentine, il exprimait des regrets…

J’ai failli lui casser la gueule.

Je déteste ces mecs imperturbables.

Au lieu de m’enliser dans ces chimères, j’aurais dû apprécier nos vacances, mais ce passage à Corte a été un élément déclencheur.

 

Valentine est brillante ; au guichet de la banque qui m’employait, je l’admirais, persuadé que je ne l’intéressais pas. À l’époque, ses revenus égalaient trois fois les miens ; je n’osais pas l’aborder. C’est elle qui a commencé à plaisanter ; grâce à cela, les ailes m’ont poussé pour achever mon roman en cours. Quand ma réussite d’auteur a été acquise, je me suis enfin senti à la hauteur : je l’ai invitée à dîner et nous ne nous sommes plus quittés. À cause de son boulot, elle virevoltait en oubliant l’essentiel : nous. Elle se trompait de destin, elle gagnait de l’argent en se liant à l’économie, au droit, à la gestion, pour moi ces trucs sont dépourvus de sens.

 

Valentine, je la veux resplendissante, heureuse, pas esclave d’un job purement alimentaire, et qu’elle se réalise pour autre chose que des calculs dans des tableaux calibrés. J’aimerais la garder toujours près de moi, lui épargner les journées de 12 à 14 heures de comptabilité pour des responsables d’entreprises qui ne lui seront jamais reconnaissants.

 

D’ailleurs, sa mère me soutient. Nous en avons discuté, elle trouve que sa fille travaille trop, que nous sommes trop différents et craint qu’elle s’éloigne de moi.

 

Je ne supporterais pas de perdre Valentine.

Je deviendrais fou.

 

 

                                

 

ÉPISODE 8

 

Chapitre 5

 

Phase 3 : l’affrontement

 

 

Quand je quittai Magali, nous avions convenu de nous revoir ; je lui avais promis de la contacter à la moindre alerte ; déboussolée par sa théorie sur les pervers et la perspective que mon mari en soit un, je retournai à l’hôtel.

J’ignorais quelle serait la réaction de Paul à mon escapade, mais je présageais des reproches.

 

Paul arriva vers 1 heure du matin, alors que debout, passive, le front posé contre la vitre d’une des deux fenêtres, j’observais l’immeuble d’en face dont tous les appartements étaient éteints. À peine entré dans la chambre, il bondit sur moi, sa longue silhouette sombre m’écrasa entre ses bras.

À cause de son agitation, il maîtrisait mal sa force.

― Aïe. Ça va pas, non !

― Val, je me suis fait un sang d’encre ! Tu peux sortir quand tu veux avec tes copines, mais dis-moi au moins où tu vas et quand tu rentres. Imagine mon inquiétude. J’ai failli appeler les hôpitaux !

 

Un sang d’encre en picolant dans un bistro !

Gonflé !

 

― Rien que ça !

― Mets-toi à ma place.

Ses deux mains brossèrent ses cheveux en arrière avant de glisser dans ses poches et ce camouflage que j’avais repéré dans des contextes particuliers m’alerta.

Attentive à ne pas me laisser embringuer dans une conversation stérile, confortée par ma prise de conscience au moins partielle lors du repas avec Magali, je m’opposai à lui, d’abord par mon attitude, puis par mes répliques.

Le corps droit, le menton relevé, je le défiai, lui indiquant ma détermination :

― N’exagère pas ! Tu parlais, j’ai pensé qu’un texto suffisait. En fait, tu te frittais avec Isabelle, alors j’ai préféré ne pas vous déranger et filer à l’anglaise…

― Elle est chiante, laisse tomber… Je ne supporte plus ses prétentions d’attachée de presse. Et en plus, tu as coupé ton portable !

Embarrassé par ma réponse musclée, il combinait les deux problèmes : celui d’Isabelle et le mien.

― Oui, c’est ridicule, mais j’avais l’agréable impression d’être en cavale.

― En cavale ? Tu te sens en prison avec moi ?! Je ne te séquestre pas que je sache ? C’est quoi ces conneries ?

― On ne se quitte plus ; l’espace de deux heures, j’ai profité de ma liberté ; ne te tracasse pas, je peux m’éloigner de toi sans risque puisque je pense à toi tout le temps.

Il fronça les sourcils, marqua un arrêt, cramponna mes épaules quelques secondes, puis il me rejeta, recula d’un pas et tout en me toisant, ses propos basculèrent, offensants et cinglants :

― Tu dis n’importe quoi ! Tu utilises mes emmerdes pour m’obliger à modifier mes projets. Tu ne veux plus que j’écrive ? C’est ça ?

Il inversait les rôles avec un aplomb sidérant. Il m’examinait les yeux écarquillés, fébriles, me sermonnant comme un père aurait procédé avec sa fille après une fugue. Alors que je cherchais des facteurs tangibles afin de retrouver mon équilibre, sa sincérité apparente me bluffa. Je fus aussi déstabilisée que lui et m’emmêlai les pinceaux.

  • « Tu dis n’importe quoi ! »

 

La sale gosse, c’est moi. Quel culot ! Il m’accuse de l’embrouiller pour éviter une remise en question.

Et si Magali avait raison ?

 

Au lieu de le recadrer, j’ai argumenté sur mon escapade, sachant à l’avance que ça ne servirait à rien, mais la tentation de persister dans un discours ordinaire me gagnait, évitant ainsi de souligner le vrai problème. J’écartai donc une attaque frontale pour démontrer sa perversité et m’enliser dans des controverses oiseuses, allant où il prévoyait de m’emmener : vers des repentirs.

― Je t’ai manqué deux heures, rien de dramatique.

― Une éternité ! J’ai envisagé que tu me quittais ; mon imagination me joue des tours. Je suis désolé ma chérie, je suis insupportable. Stupide et insupportable !

― …

― Oui, je suis un idiot ! Je frime avec d’autres auteurs, je drague des critiques pour obtenir un papier, batifole avec des journalistes de télé, je m’engueule avec Isabelle et te reproche de m’abandonner !

― Calme-toi. Bientôt, ton roman sera terminé, avec la promo, les signatures et un projet plus cool, « tout » rentrera dans « l’ordre ».

 

Je retins : « tout » et « l’ordre ».

Pour lui, « tout » représentait le démarrage d’un nouveau roman, pour moi, un retour au bureau.

Pour lui, « l’ordre » représentait des journées réglées sur du papier à musique, pour moi, retrouver l’agitation frénétique de la comptable surchargée.

 

Sa sincérité me troublait, et du trouble à l’empathie, je plongeai dans la repentance. Mon cher Paul devait compter sur moi pour lui assurer la quiétude nécessaire à l’avancement de son histoire. L’échéance approchait, il entamait la dernière partie de ce manuscrit qui chamboulait ma vie et la sienne. Dès qu’il inscrirait le mot « FIN » en bas de son texte et l’expédierait à sa maison d’édition, je chercherai un job. Mais là, je me souvins que sur ses romans précédents, il n’avait pas mentionné le mot FIN. Un haut-le-cœur me secoua.

 

Il n’est pas idiot, il est givré !

Ses histoires sont sans FIN, il finira par me tuer.

 

Paul arpentait le passage entre les deux fenêtres de notre chambre, imposant aux rideaux des mouvements de balancier. Je songeai à boucler ma valise pour rentrer à la maison avec ou sans lui, quand il me tira de ces pensées :

― Au fait, qui était cette fille ?

― Quelle fille ?

― Val, tu ne m’écoutes jamais, branche-toi ! Celle avec laquelle tu t’es enfuie.

 

Enfuie…

La roue tourne indéfiniment sur elle-même.

 

Un bourdonnement martyrisait mes tympans, une migraine enserrait mes tempes, les murs de la chambre oscillaient.

Je répondis comme une automate :

― Magali, une amie d’enfance, une psychologue… Elle habitait rue du Chantier ; enfants, nos mères nous gardaient dans le jardin du Pharo ou celui de La Colonne. Quand mes parents ont divorcé, les siens m’ont souvent invitée chez eux pour me distraire. J’ai traversé des passes difficiles.

Il a plaqué ses mains sur les poches de ses jeans, geste révélant son assurance, des veines saillaient sur ses avant-bras, ses biceps tendaient le tissu des manches retroussées de sa chemise noire. La force physique de Paul jusque-là rassurante devenait suspecte dans la mesure où je l’associai à sa perversité supposée.

― … Stop, danger. Les psychologues sont des gens dangereux qui rendent fous les êtres normaux et trouvent normaux les fous. Pour preuve, lis les journaux ! lança-t-il.

Cette définition lapidaire m’agaça et la suite aurait dû me convaincre de son surcroît de pouvoir sur moi, cependant face à cette attaque, je me hérissai :

― Elle gère uniquement les salariés de l’entreprise qui l’emploie ; elle est DRH[1], pas toubib… Je l’ai formée sur la paie et le management quand je donnais des cours à la Chambre de Commerce tout en lançant ma clientèle.

― Psy. Évite ce type de fréquentation.

― Magali est super sympa.

Pour stopper mes arguments, il effectua une volte-face en éclatant de rire :

― Et toi et moi, on n’a pas besoin d’une copine psy ! On se comprend, on est heureux et amants comblés, que demander de plus ?

« Amants », non pas « amoureux ». Tout était dit ! Évidemment ! Il ne s’agissait pas d’un lapsus, par ce choix de vocabulaire, il pointait un centre d’intérêt hautement valorisant : le sexe. Qui a dit que tous les hommes sont des obsédés ? J’eus la certitude que c’était le dernier registre sur lequel nous nous entendions. Mon ventre se contracta. Depuis mon dos, une fine transpiration se propagea sur tout mon corps ; un malaise me guettait. Le visage de Paul se rapprochait, déformé par des ondes dans un mouvement lent et trouble, le rendant hideux.

Malgré cette indisposition qui s’amplifiait et ma vue qui se brouillait, je détournai notre conversation vers ce qui m’obnubilait moi, après mes échanges avec Magali :

― Paul, je vais retravailler comme avant.

― Comme avant quoi ?

― Comme AVANT, quand nous n’étions pas mariés. Ton bouquin fini, je rouvre mon cabinet à Marseille.

Il se figea, me saisit aux épaules et cria :

― Tu me quittes ?

Ses cris me secouèrent, me permettant de recouvrer la vigueur nécessaire pour l’affronter :

― Non, je retourne à la case départ, celle de l’expert-comptable et commissaire aux comptes qui frime dans un tailleur-pantalon strict, cavale toute la journée, rentre tard, a deux téléphones portables, trimballe une valise à roulettes excessivement chargée de classeurs et un ordi grand écran jusque dans un TGV qui démarre aux aurores et revient à point d’heure, celle qui bouffe n’importe quoi, n’importe quand, n’importe où.

Un long silence s’instaura.

 

Abattu, Paul me dévisageait comme une inconnue. J’exprimais simplement la détermination qui me caractérisait AVANT – avant que je sombre dans les méandres obscurs de ses caprices, de l’ennui, voire de la neurasthénie.

S’emparant de ma main, il recula pour s’asseoir sur le bord du lit et fixa la pointe de ses chaussures. Lorsqu’il se redressa, j’avais complètement repris la maîtrise des pensées nécessaires pour imposer ma détermination.

En d’autres circonstances, sa volte-face m’aurait agacée :

― Valentine, tu es libre de travailler, de voyager, de sortir, de revenir comme tu l’entends. C’est ainsi que ton père te voulait ; il avait entièrement raison. Je me débrouillerai.

― Comme AVANT ! m’obstinai-je.

Ma vue s’améliorait, les murs de la chambre se stabilisaient ; je regagnais de l’assurance. Il agita ses bras et ses mains devant lui dans des mouvements interprétables aussi bien de façon positive en signe d’ouverture que négative en démonstration d’une confusion persistante, ainsi je m’emmêlai dans des déductions contradictoires, alors qu’il acceptait ma décision :

― Oui, oui. Je te veux heureuse, sinon j’aurai tout raté. Depuis notre rencontre à aujourd’hui, il n’existe rien ni personne à part toi.

― Si, ton œuvre. Elle et moi, nous cohabiterons en bonne intelligence.

Et voilà, je perdis le terrain gagné en une seule répartie et m’affaissai sous le poids de mon inconstance. Son visage s’illumina, proche du portrait de l’enfant qu’il avait été et qui trônait encore sur le buffet, à Luynes. En conséquence de ce coup d’éclat, un vertige m’obligea à me rapprocher de lui. Je posai ma tête contre sa poitrine : son cœur battait vite. Son bras a entouré mes épaules et il a déposé un chaste baiser sur mes cheveux, puis ses lèvres ont glissé sur mon front et s’y sont attardées :

― Val, tu as de la fièvre.

― J’ai mal au cœur et la tête qui tourne.

Affaiblie, lasse, je réalisai que ma voix était à peine audible.

― Qu’est-ce que tu as mangé ?

― Des pâtes.

Tous ces désarrois m’avaient secouée. Soudain, un spasme m’ébranla, je me précipitai aux toilettes et alors que je vomissais les pâtes au pistou, Paul me soutint le front, tira la chasse plusieurs fois, puis me lava le visage avec un coin de serviette, prépara ma brosse à dents, remplit le gobelet d’eau fraîche, et enfin me raccompagna jusqu’au lit.

Alors seulement, il s’éloigna et brancha la bouilloire :

― Verveine ou un tilleul ?

― Tilleul. Non, les deux mélangés.

Il touilla le sucre au fond d’un mug, me le tendit, puis déplia la couverture d’appoint et entrouvrit la fenêtre pour aérer la pièce. Enfin, à l’aide d’un kleenex, il essuya les larmes qui inondaient mes joues et frictionna mes doigts glacés.

 

Paul n’est pas un obsédé, il est attentionné, prévenant…

 

Et pas dégouté par le spectacle pitoyable que je venais de lui offrir.

Je bredouillai :

― Merci de t’occuper de moi.

― Qui d’autre pourrait s’occuper de toi ?

― Je t’aime autant que tu m’aimes ; je ferai des allers-retours entre Marseille et Luynes.

― Non, non, si tu préfères qu’on réintègre l’appart de Marseille, je suis d’accord. Moi, je n’ai besoin que d’un ordi et d’une prise électrique. Tu me fais une dépression, ce n’est pas normal de pleurnicher ainsi. Val, nous rentrons demain à la maison, je t’accompagnerai chez le médecin.

― Oui, ras-le-bol de vomir comme ça.

― Quoi ! Ça t’est déjà arrivé ?

Alors que je hochais de la tête, il continua :

― Tu m’inquiètes. Et tu te vois dans cet état en entreprise, face à un client ?

 

Mince, j’ai perdu une occasion de me taire.

Magali dit que j’ai besoin d’aide et de prendre du recul…

 

Paul m’encourageait et dans la foulée me démontrait les difficultés inhérentes à mon comportement et à ma santé, cependant il avait raison, avant de rouvrir mon cabinet, je devais me retaper.

― Ou de dégueuler sur un PDG en costume anthracite trois-pièces et cravate Hermès ?! ajoutai-je.

― Parfaitement, surtout s’il s’avisait de te séduire !

Nous avons ri de ces supposés déboires, puis nous nous sommes endormis blottis en petites cuillères pour que je n’aie pas froid.

Le lever du soleil nous surprit dans cette position. J’avais encore une fois reculé. Je cédais persuadée que Paul avait raison, jetant aux orties la remarque désobligeante de Magali sur une éventuelle manipulation ; de toute façon, maintenant j’étais capable d’accéder à son manuscrit dans lequel je trouverais peut-être des réponses à nos problèmes.

― Val ? Ces nausées me font penser à quelque chose : tu n’aurais pas oublié ta pilule ? Tu ne serais pas enceinte par hasard ? On a reporté ça à l’an prochain, mais ce ne serait pas un drame…

 

Ce ne serait pas un drame.

Dit de cette façon, c’en était un.

 

 

***

 

 

De retour à Luynes, nous consultâmes notre médecin référent qui me prescrivit des analyses de sang et d’urine. Diagnostic : victime d’un coup de blues, manque de magnésium, chute de tension artérielle.

Je dus promettre de me nourrir convenablement, de pratiquer la marche à travers champs chaque jour et d’ingurgiter un panaché de fortifiants.

 

Je n’étais pas enceinte et cela sembla soulager Paul… moi aussi.

 

J’avais conscience que je m’enlisais dans une oisiveté dangereuse pour mon équilibre, que Paul était à l’origine de cela, mais j’étais incapable d’en parler à quiconque et je focalisais sur ses efforts pour m’aider à remonter la pente sans intégrer qu’il précipitait ma noyade en eaux troubles. Afin que je ne ressasse pas mon blues, il veilla à ce que nous soyons ensemble toute la journée et le printemps s’installant, il décida d’agrandir le jardin potager pour bénéficier de fruits et de légumes bio. Ainsi son obsession portant sur une nourriture saine fut satisfaite tout en me permettant de reprendre des forces par le biais d’exercices physiques.

À sa façon, ma mère le félicita de son dévouement ; elle le soutenait quoi qu’il fasse :

― Tu lui donnes du souci à ce brave[2] garçon, il a besoin de calme pour travailler.

― Ce n’est pas faux, depuis qu’elle est dans cet état, j’ai du mal à écrire. Cette fois, je rendrai mon manuscrit en retard. Robert m’accorde un délai pour ce cas de force majeure et aucune date de sortie n’a été annoncée, renchérit Paul.

 

Je suis la cause de ce retard sur lequel je n’exerce aucune emprise.

 

― À ce rythme, ce n’est pas demain que tu attendras un bébé, rajouta-t-il.

 

Je suis la cause du report de ce projet que nous n’avons envisagé que pour plus tard.

 

Empoisonnée depuis plusieurs mois par son humour gentillet : « Ma belle stakhanoviste des bilans et comptes de résultat…, ma princesse des additions et des ratios », puis par ses insinuations : « C’est pas grave chérie…, je t’aime pour deux…, je respecte tes choix », enfin par ses constats : « Chérie, tu as maigri…, tu devrais te reposer… tu es maigre, pâle, malade, déprimée », je ne distinguais plus le vrai du faux, ses allégations gratuites suppléant aux preuves tangibles de mes faiblesses réelles ou supposées. De doses homéopathiques s’appuyant sur notre vie quotidienne, nous avions glissé vers une influence malsaine dont je distinguais maintenant la source, la forme ou le danger. Je m’étais d’autant moins méfiée que je me considérais comme une femme instruite imaginant qu’école et diplômes me préservaient de ce type de mésaventures, cependant ma faiblesse physique et mon épuisement moral limitaient ma réaction et je remettais à plus tard toute décision pour y remédier.

Lorsqu’il n’était pas avec moi ou en train de faire du sport, Paul lisait ou travaillait devant son iMac qui ne quittait pas son bureau et derrière lequel il plaçait le MacBook Air 11 pouces « de voyage », de sorte que ce n’est que plusieurs jours après notre retour de Paris que je me retrouvai enfin seule. Ce jour-là, je ne l’avais pas accompagné pour une interview en direct sur France Bleu Provence à Aix au prétexte que je me rendrais chez le coiffeur, mais j’ai rectifié ma frange aux ciseaux de cuisine et pratiqué un brushing dans la salle de bain.

Sur mon PC, j’avais téléchargé le programme nécessaire pour rendre la lecture de DPN compatible avec l’Apple. À l’heure prévue, la journaliste entama son émission. Tout en l’écoutant en direct à la radio, j’ouvris l’iMac, tapai le code d’accès : « FLAUBERT » et enregistrai sur une clé USB le fichier nommé DPN, sauvegarde de son roman que je récupérai ensuite sur mon PC.

Lorsque je cliquai deux fois sur l’icône : un deuxième code en verrouillait l’accès. Je hasardai quelques dates, mots ou combinaisons des deux, rien de concluant. J’utilisai donc ma clé USB contenant le programme nécessaire pour le décrypter et ce dernier obstacle franchi, j’accédai au texte. La compatibilité Apple et Microsoft s’avérait correcte, je changeai la dénomination DPN pour le nom d’une société dont j’avais contrôlé les comptes deux ans auparavant.

 

En fond sonore, la voix de Paul répondant à la journaliste me garantissait la sécurité nécessaire à la lecture de son roman.

 

ÉPISODE 9

 

J’entrepris le chapitre 1.

Dès l’introduction, j’ai compris que les héros de ce roman n’étaient autres que Paul et moi dans une situation des plus éloquentes. L’homme par ses influences sinistres précipitait sa femme dans une dépression nerveuse, sans stratégie, au coup par coup ; il jouait avec elle au chat et à la souris, la rendant malade pour se soulager de ses propres misères. Si Paul était l’horrible monstre que présageaient ces découvertes, je devais me protéger. Mes réflexes de femme d’action suppléèrent à un début de panique et grâce à un copier-coller, j’insérai en page 1 un audit financier d’une quinzaine de pages. Ainsi, si Paul fouillait dans « mes documents », il y avait des chances pour qu’il ne repère pas la copie de son manuscrit. Après 10mn de lecture rapide et sélective, j’étais moulue. J’éteignis mon ordinateur, me levai et m’examinai dans une glace : je ne me reconnus pas : des yeux agrandis, un teint blafard, des lèvres pincées…

Si Paul me découvrait ainsi à son retour, il se douterait de quelque chose.

 

À moins que je sois ainsi depuis plusieurs mois.

 

Non seulement je constatai ces dégâts physiques, mais j’admis aussi ma dégringolade psychique. Au lieu de mobiliser de l’énergie pour combattre, je m’étais enlisée dans une passivité dangereuse. La destruction entamée par mon mari réduisait ma volonté, notre avenir était enchaîné à ce roman inachevé, ce roman qui déciderait à ma place de ma vie ou de ma mort.

 

Non, je divague, je pousse le bouchon trop loin, je suis capable de régler ça, et lui aussi.

 

Pourtant, l’emprise de ce texte me muselait. Esclave de mots et de phrases en cours de finalisation, je ne réagissais plus. Pourquoi écrivait-il ces horreurs ?

À l’antenne, la journaliste le questionnait :

― Paul Vergne, où trouvez-vous votre inspiration ?

― Principalement en observant mon entourage ou dans les journaux…

― Vous avez entamé un nouveau roman, quel en est le sujet ?

― Il s’agit d’une fiction autour d’un fait divers…

« Un fait divers », étourdie par ce cynisme intolérable, je me remémorai des extraits du texte, tout en éprouvant le besoin de m’aérer et en répertoriant mon mari dans la longue liste des malades mentaux, alors qu’il concluait :

― Vous savez, quelquefois la réalité dépasse la fiction, et pour rester crédible l’auteur minimise certaines scènes…

― Quelle part de vous y a-t-il dans vos romans ?

― J’assume tous mes personnages, ils ont tous une part de moi, une part de mon courage, de mes faiblesses, de mes joies, de mes peines, même dans les moins sympathiques… Je peux continuer ou tout arrêter quand je le désire.

― Arrêter ? Seriez-vous capable de détruire votre manuscrit ?

― Oui.

― Pour quelles raisons ?

― L’insatisfaction, la crainte que le texte prenne le pas sur l’auteur, me mène où je ne voudrais pas me rendre.

La journaliste acheva l’entretien sur cette déclaration et l’émission se termina par la diffusion de son jingle. J’appuyai sur le bouton arrêt de la radio ; le silence ambiant m’incita à gagner le jardin. Là, le chant des oiseaux et le bruissement du vent dans les branchages me rappelèrent la beauté de cette région.

Alors que je m’asseyais sur un coin de la bande de gazon planté au-delà de la terrasse, mon ventre se contracta. Saisissant le tuyau d’arrosage, je m’aspergeai le visage et les bras avant de m’asseoir sur la margelle qui bordait la fontaine près du puits.

J’aurais dû fuir, mais je restai paralysée par le doute, niant l’évidence : j’avais mal compris ce que je venais de parcourir en lecture rapide et trop sélective, une relecture intégrale et la fin du roman replaceraient tout en ordre.

 

Je cauchemarde, tout va s’arranger.

 

Reconstituer un lien entre DPN et mon vécu depuis des mois me parut intolérable. Je basculai encore une fois dans le doute, en proie à des scrupules idiots. Je perdais la raison, j’étais paranoïaque et si Paul ou maman s’en apercevaient, ils me feraient interner. Je ne comprenais plus si les influences de Paul étaient réelles ou si je les inventais, si elles l’aidaient à écrire son roman, preuve d’un cynisme sans borne, ou si influencé par ce roman qu’il écrivait, il le transposait dans sa propre vie.

 

Supporterais-je ce délire jusqu’au bout ?

Par faiblesse ? Par curiosité ? Par défi ?

 

Faute de pouvoir attribuer le moindre sens à ces trois majuscules ‒ DPN ‒, il me fallait une preuve, quelque chose de tangible, d’indéniable. Je me précipitai vers mon ordinateur et le rallumai.

Les lignes, les paragraphes, les pages déroulaient ; les yeux rivés sur l’écran, je me concentrai sur cette lecture ultra rapide, jusqu’à ce que je trouve un élément concret sur lequel je tombai enfin : le héros s’emparait de l’agenda de sa femme et le cachait, puis cassait volontairement son téléphone afin de couper un maximum de liens entre elle, sa famille et ses amis.

Je faillis hurler.

 

Je n’ai pas perdu ces trucs dans le déménagement.

Non, ce n’est pas possible, c’est le contraire : les ayant perdus, Paul a exploité ce filon pour rédiger cette scène.

 

Tout et son contraire !

 

Par réflexe, pour rompre cette torture, je fermai fichier et ordinateur. L’image de mon téléphone et de mon agenda persistait devant moi ; pour m’en détacher, je me tournai vers la fenêtre. Sur le chemin de terre qui conduisait chez nous depuis le village de Luynes, Paul, tout de noir vêtu, pédalait sur son vélo de course ; il rentrait à la maison.

Sur le porte-bagage, il transportait un sac.

 

Je me précipitai vers la porte de communication avec la grange, me déshabillai et plongeai dans la piscine.

 

Mes larmes se dispersèrent dans l’eau et mes tremblements cessèrent. 

 

 

***

 

 

Cinq minutes plus tard, Paul se présentait. Détendu et souriant, il éparpilla ses vêtements au sol et plongea à son tour dans le bassin. Cette habitude de nager nus ne risquait pas d’alarmer les voisins, les plus proches habitaient 600 mètres plus loin après une allée de châtaigniers et le porche de la grange nous protégeait du regard des curieux tout en laissant pénétrer les rayons de soleil.

Il émergea au sein d’un jet de gouttelettes qui m’éclaboussèrent.

La ligne de flottaison aux épaules, une main sur le rebord en pierre qui entourait la piscine, nous nous regardions aussi songeur l’un que l’autre. L’eau dégoulinait sur nos visages, estompant nos traits, camouflant les ravages causés par mes découvertes.

C’est Paul qui parla le premier :

― Tu es allée chez ton coiffeur ?

― Non.

― Tu as écouté l’émission ?

― Oui.

― Val, j’en ai ras-le-bol de ces répliques préétablies destinées aux mêmes questions de journalistes quelle que soit la radio, le journal ou l’émission télé.

― Tu as assuré.

― Non, non. Je me répète ; il paraît que « la répétition fait la réputation », dixit Isabelle qui a suivi des cours de publicité et qui me bassine de ces slogans mercantiles ; moi, j’ai l’impression de gâtifier. Je régresse.

En agitant son bras libre, il provoquait des vaguelettes entre nous ; des bosses et des creux, des hauts et des bas qui nous séparaient autant qu’ils nous reliaient. Touchée par cette perte de confiance en lui, j’occultai mon envie d’exiger des explications immédiates à propos de DPN et des similitudes sur la disparition de mon agenda et le « plongeon » de mon téléphone dans la piscine.

J’entrai dans son jeu :

― Tu exagères, ta cote ne cesse d’augmenter, Isabelle participe efficacement à ta promo ; tu te situes dans les 10 auteurs actuels les plus vendus en France.

― L’expert-comptable évalue son investissement, répliqua-t-il, narquois.

Un pli au coin de sa lèvre me prévint de son irritation. Étais-je une femme calculatrice, froide, dépourvue d’émotion ?

J’évitai une bataille de chefs :

― L’expert-comptable et commissaire aux comptes lit les journaux économiques.

― Ma chérie, je suis catalogué comme produit marketing, c’est pour cela que j’essaie d’écrire dans un autre registre en ce moment, mais ça les arrangerait tous que je continue à publier des niaiseries !

― Tes romans d’amour ne sont pas niais ; de plus, ils adoucissent le quotidien d’un tas de femmes.

― Ça ne change rien.

― Ça change tout.

Il encaissait mal la tension infligée lors de l’émission. Touchée par ce défaitisme, je fendis les vaguelettes qui nous séparaient, le saisis aux épaules et le berçai contre moi, sans oublier mes doutes à propos de sa personnalité à multiples facettes et quelques phrases terribles parcourues dans son manuscrit. Cela n’empêchait pas mes sentiments envers cet homme qui partageait ma vie, envers l’auteur que les errements d’intellectuel fragile dérangeaient, envers celui qui avait été orphelin de mère à un âge où seul le bonheur s’envisage.

 

Limite, je le plains… Il me tient…

Il me tient par sa fragilité, le plaisir qu’il me donne…

Et mince, je m’y perds…

 

Il brouillait mes codes de réflexion, il fallait que je lise son manuscrit mot à mot pour comprendre sa métamorphose de gentil garçon en horrible pervers.

― Que voulais-tu dire à la radio par « la crainte que le texte prenne le pas sur l’auteur, le conduise où je ne voudrais pas aller » ?

Il frottait sa joue contre la mienne, à cause du bain, sa peau lisse ne sentait pas ce parfum citronné que j’adorais, qui m’excitait, mais qui ne me rassurait plus.

Il murmura :

― Bof, il faut bien répondre aux diverses questions. Les politiques utilisent la langue de bois ou la provocation, les artistes les phrases hermétiques que chacun décrypte à sa convenance, les écrivains usent de ces subterfuges pour éluder les embarras de l’interview ou signifier qu’ils n’ont pas envie de poursuivre sur le terrain vers lequel on les dirige. Tout cela m’ennuie.

Au lieu de couper là, je compatis :

― Tu avais l’air sincère ; je t’ai trouvé grave, mais authentique. Paul, la littérature doit rester un plaisir, pas une source d’encombrements. Laisse-moi t’aider, laisse-moi lire ce manuscrit.

― On en reparlera. Viens près de moi, tu as froid.

Belle digression.

Il m’échappait…

― Tu jetterais ton roman à la poubelle si tu le jugeais mauvais ?

Quels multiples sens prenait ce mot « mauvais » : mauvais dans l’écriture, mauvais pour ses lecteurs, pour moi, pour lui, pour nous ? Je le dévisageai sans trancher s’il ressemblait à un monstre ou à un individu normal. Un vide s’entrebâillait devant moi, se transformant en crevasse qui ne tarderait pas à me happer, puis à nous ensevelir dans un drame que je ne cernais pas.

Certains monstres ont l’air normaux ; ma vue se brouilla. Un vertige me menaçait ; pour canaliser mon obsession, j’enfouis mon nez dans le creux de son épaule où la magie opérait toujours. Les battements de mon cœur s’apaisèrent au son du sien, se régulant sur son rythme lent. Me tenant simplement une main, Paul s’allongea sur le dos, je l’imitai. Nous flottâmes au ras de l’eau, fixant les lourdes poutres de la charpente qui nous dominait cinq mètres plus haut. Nos jambes se mouvaient au ralenti. Peut-être par habitude, certainement par désir, mes doigts se rapprochèrent de sa hanche. Mon désarroi s’accentua, je ne lui résistai pas : j’avais envie de lui.

 

La victime – si victime je suis – aime son bourreau, si bourreau il est.

Voilà que je tombe dans le syndrome de Stockholm ! Je démêlerai tout ça.

 

Paul agita ses jambes, nous rapprochant de l’escalier reliant le fond de la piscine à la margelle :

― Viens.

Il nous enveloppa dans nos draps de bain, puis allongés sur l’épais matelas tiré d’un transat, il retrouva la douceur qui le caractérisait et qu’il avait progressivement oubliée depuis quelques mois. Il me murmura des mots si gentils que je le retrouvai tel qu’il était avant d’entamer un nouveau style de récit.

Bientôt, le soleil s’infiltra à travers la large ouverture du portail de la grange, les rayons jouaient à fleur de l’eau qu’une brise naissante agita. Des reflets dorés de lumières nous balayèrent ; je regardai cet ange blond dépouillé de ses habits noirs.

 

L’être faible ou malade, c’est lui, pas moi. Quel gâchis.

 

― Val, j’ai faim.

― Moi aussi.

― Ma Valentine, je te sens sur la bonne voie. Ce soir, tu es superbe, les joues rosies. Allez, on se rhabille !

 

Mes joues rosies par la fièvre causée par l’angoisse…

 

Il a enfilé ses jeans noirs et sa chemise noire. L’ange blond se métamorphosait à nouveau générant des crampes dans mon ventre ; je vécus cela comme un retour à la case départ. Nous avons préparé ensemble le dîner : saumon bio, citron bio, beurre bio, salade bio…

 

À ce rythme nous vivrons 100 ans ! Sauf accident…

 

Taciturne, il dressa la table, plia deux serviettes bayadère en éventail, disposa sur la nappe des fleurs fraîches cueillies dans le jardin. Fêtions-nous quelque chose ? Son silence m’interpellait. Je l’interrogeai sur la seule étrangeté que j’avais remarquée à son retour lorsqu’il était passé sur le draillon[1] derrière les oliviers.

― Qu’est-ce que tu as ficelé sur ton porte-bagages en revenant d’Aix ?

― Une surprise.

― C’est quoi ?

Il plissa les paupières.

― N’entre pas dans la chambre.

― La surprise est dans la chambre et tu comptes m’empêcher d’aller la chercher ?

― Oui. À table !

Il plaisante !

 

― Seulement si tu m’autorises à voir la surprise.

― Ces trucs-là se méritent, tu devras patienter.

Notre connivence renaissait après des semaines de retenue. Je me déplaçai lentement vers le couloir, et soudain, courus le plus vite possible jusqu’à la porte de notre chambre. Elle était fermée à clé.

― Feintée, la Miss.

La clé pincée entre ses doigts et brandie devant ses lèvres, Paul, adossé au mur, m’adressait un sourire enjôleur. Ce soir, il redevenait mon complice provocateur et sexy.

― Val chérie, une surprise, ça se mérite. À table ! lança-t-il en rigolant.

Il était trop grand et trop fort pour que j’entame une bagarre aux fins de récupérer la clé et de découvrir l’objet de mes convoitises. En me dirigeant vers la cuisine, je réfléchis : un sac sur un porte-bagages de vélo ne pouvait être lourd. La chose mystérieuse était donc légère, mais volumineuse, de la taille… d’un chapeau de paille ? D’un coussin, d’une marmite…

 

Il a son air d’ado espiègle…

 

― Paul, dis-moi ce que c’est.

― Non. Mâche, tu digèreras mieux et goûte ce Graves blanc – un nectar.

― Si tu me le dis, je te fais le câlin du siècle…

― Parole, parole, parole… fredonna-t-il.

Pour le dessert, il nous accommoda un colonel maison. La vodka sur le sorbet citron altéra mes pensées.

― Et maintenant ?

― On se brosse les dents et quelques ablutions plus tard… LA SURPRISE ! déclara-t-il hilare.

Il s’est débrouillé pour être prêt avant moi et me voilà enroulée dans un paréo, piétinant dans le couloir derrière la porte verrouillée, Paul à l’intérieur. Je cognai le bois de mes deux poings sans obtenir la moindre réaction. Lorsqu’il l’entrebâilla de cinq ou six centimètres, il me glissa un foulard de soie rose layette.

― Noue-le autour de tes yeux.

 

Il s’adonne au sadomaso ! Hum, pas avec de la soie rose…

 

― C’est fait ?

― Oui.

― Ne bouge plus. Et ne triche pas !

―…

― Tu triches ?

― Non ! Suis dans le noir !

― Parfait.

Je sentis un infime courant d’air me rafraîchir ; il ouvrait la porte en grand ; saisissant mon bras, il me guida vers l’intérieur. Un parfum flottait dans la pièce, celui des roses anciennes.

À chaque pas qui me rapprochait du lit, mon appréhension s’apaisait. Lentement, je pénétrai dans un conte de fées, celui qu’il me contait AVANT.

Mes espoirs se concrétisèrent, Paul me traita en princesse, m’offrant le bonheur de me lover contre lui. Sur un drap soyeux, il m’emmena dans un monde magique. La fraîcheur des pétales de roses sur ma peau, la délicatesse de leur velouté au bout de mes doigts, à la pointe de mes fesses ou de mes seins, les émanations raffinées de parfums poivrés me plongèrent au paradis des femmes comblées.

 

Une fois de plus, j’oubliai mes rancœurs.

Je retrouvai le Paul d’AVANT.

 

 

*

* *

PAUL

 

Je nuis à Valentine, le Pervers de mon roman m’a bouffé le cerveau et le cœur. Il faut qu’il régurgite !

Mon héros déteint tellement sur moi que je m’assimile à lui, je détraque Valentine, sa santé, son job… notre ménage bat de l’aile. Elle va se tirer et je resterai seul dans cette grande maison, comme un imbécile que je suis.

 

Valentine est si merveilleuse.

Je ne la laisserai pas partir.

 

Mais l’écriture, c’est ma vie, j’ai survécu à la mort de ma mère en dessinant les fleurs du jardin ; elle adorait les fleurs et je ne savais pas bien écrire, ni quoi écrire, alors papa ayant ôté ses photos, je la représentais en marguerite, en lilas, en hortensia, tout ce que je trouvais dans le jardin : les géraniums et les roses jusqu’en décembre, et juste après, celles des amandiers dans le pré sur le côté de la maison, ou celles minuscules des romarins et du thym, plus loin en bordure de la garrigue. Les autres mois de l’année, je n’avais que l’embarras du choix.

 

Un jour, je n’ai plus dessiné, c’était inutile, j’avais perdu l’image de ma mère, même les fleurs ne suffisaient pas.

Valentine, papa, tante Élisabeth, tout le monde ignore pourquoi je dessinais des fleurs.

C’est mon secret.

 

Dans des périodes de lucidité, comme maintenant, je réalise mes méfaits ; tant que ce roman ne sera pas terminé, j’errerai dans cette espèce d’aliénation. Je sais qu’après, tout redeviendra comme AVANT. La meilleure solution consiste à partir pour sauver Valentine de mes griffes, elle mérite quelqu’un de bien, pas un écrivain débile.

Non, je ne suis pas ce sale mec, mais si je continue à la soûler, je la perdrai.

 

Je disparaîtrai comme le Pervers aurait dû le faire.

 

Ou, je choisis une autre fin, si ce n’est sur papier, au moins dans ma tête ; en bouclant cette histoire, je commence à dissocier la fiction de la réalité.

Quand je déclare à un journaliste que je peux arrêter à tout moment, je me vante ; en réalité, je risque de basculer et de devenir le Pervers sans parvenir à m’en dégager.

 

Vivement que ce livre soit imprimé et en vente.

 

Mon cas n’est pas rare, plusieurs auteurs se sont pris pour un ou plusieurs de leurs personnages…

Ça n’a pas facilité leur existence…

 

Une fois libéré de ce problème, je continuerai l’écriture des romans d’amour qui m’ont rendu célèbre ‒ quoiqu’en dise Isabelle qui au départ m’a aidé, je maîtrise cette technique ‒, mais je persisterai dans la nouvelle série PAUL VERGNE THRILLER et après le Pervers, je songe à un autre « méchant ». Des projets se bousculent déjà dans ma tête.

 

Ce que je ne tolère plus, c’est de nuire à Valentine.

 

Et si mon prochain héros était pire que mon Pervers ?

Si je me trompe.

Si je suis vraiment fou à lier, mauvais, dangereux…

 

Qu’adviendra-t-il de Valentine ?

 

                  

ÉPISODE 10

 

 

Chapitre 6

 

En chute libre

 

 

Réveillée par le chant des oiseaux, j’étirai mes muscles engourdis, tous mes muscles. Paul m’avait recouverte d’une couverture en coton piqué, les pétales de roses écrasés, déchirés, éparpillés sur le lit, autour du lit, me rappelèrent notre nuit. Le jour se faufilait à travers les persiennes. Mes mains glissèrent entre le drap de dessous et le drap de dessus à la rencontre de Paul – en vain.

Je ne m’étonnai pas de cette absence, il se levait toujours avant moi et l’odeur du café répandue dans la maison me confirmait qu’il vaquait déjà.

Des débris de fleurs marquaient son passage par la porte ouverte jusque dans le couloir, m’invitant à suivre ses traces. Je me redressai, mais stoppai mon élan dans la seconde : un bout de papier dépassait du bord du sommier ; en penchant la tête, j’aperçus une pile de feuilles blanches posées sur mes ballerines.

La page 1 était vierge.

 

Le manuscrit…

Paul l’a imprimé et déposé là ; il me fait enfin confiance.

Il me l’offre.

 

Alors que je tournais le buste pour m’en emparer, une légère crispation sur ma hanche droite m’intrigua ; la poigne de Paul y avait tracé quelques marbrures. J’avais réalisé dans notre élan que par moments son ardeur l’emportait sur le romantisme déployé en préliminaires, mais ravie de cette fête ou plutôt de sa mise en scène somptueuse après des mois difficiles, trop excitée par nos jeux amoureux, je n’en avais ressenti que la passion de deux amants comblés. Mon tendre énergumène pointait à nouveau le bout de son nez, pas encore guéri, mais en bonne voie ; mon optimisme renaissait.

Je me baissai, collai le manuscrit contre ma poitrine et me levai. Je négligeai mon paréo gisant sur le carrelage, je n’avais pas la force de me baisser. L’arôme du café m’attira jusqu’à la cuisine. Mon bol m’attendait, comme chaque matin, à sa droite une lettre roulée, maintenue par le foulard rose qui avait servi à me bander les yeux ; le nœud formait une espèce de pivoine vaporeuse.

Ma respiration s’accéléra, j’imaginai découvrir une déclaration d’amour ou un poème :

― Paul ?

 

Je voulais qu’il assiste à mon bonheur.

 

Pas de réponse, le réveil marquait 9 h 30, l’iMac était éteint, son MacBook Air 11 pouces avait disparu.

Soudain, je compris : il avait quitté la maison. J’en étais tellement sûre, que je ne le cherchai pas. Assise devant mon bol de café tiède, je posai le manuscrit à ma gauche et m’emparai de la lettre sous laquelle je découvris le smartphone de Paul, ainsi je ne pouvais plus le joindre. Sous le choc, je déroulai la feuille, son écriture inclinée me bouleversa :

 

Ma Valentine chérie,

Je sais que je t’ai rendue malade, par égoïsme, par bêtise. Je ne suis pas le pervers narcissique décrit dans mon roman, je ne suis qu’un écrivain qui s’est fait anéantir par son héros. Je m’éloigne pour t’épargner d’autres désagréments ; la fin que je prévois d’écrire serait dangereuse pour toi, pour nous, si mes défaillances persistaient.

Attends-moi. Je t’aime, Paul »

 

Il était lucide lorsqu’il me faisait du mal et avait attendu le dernier chapitre pour me fuir ; il s’était servi de moi, m’avait rendue malade et m’observait lorsque je souffrais afin de décrire mes symptômes dans son bouquin ! Il avait fait main basse sur ma personne dans l’espoir d’écrire un roman meilleur que les précédents, moins « marketing » !

 

Il m’ôtait toute envie de lire ce manuscrit inachevé.

 

J’ai marché vers notre chambre à la dérive, tanguant entre les murs du couloir. L’odeur ambiante se confondait soudain à celle des bouquets tombés sur le sol des églises à la fin d’une messe mortuaire. J’ai enfilé des jeans et un teeshirt, tiré la couverture, emballé les pétales froissés dans les draps que j’ai secoués dehors, puis emportés dans la buanderie où je les ai entassés dans la machine à laver. Mes larmes ruisselaient jusque sur ma poitrine, mes poumons se soulevaient au rythme de hoquets qui m’ébranlaient.

De retour dans la cuisine, je réchauffai mon café, rajoutai un sucre et me dirigeai vers mon ordinateur espérant un e-mail et là, je découvris mon agenda contenant toutes les coordonnées de mes amis, copains ou connaissances de tout ordre ; Paul l’avait posé sur le clavier de mon PC ! Je ne l’avais pas perdu dans le déménagement, il me l’avait subtilisé pour me confiner entre quatre murs ou me rendre dingue, ou les deux !

Les soupçons de Magali s’avéraient fondés. Paul trahissait ma confiance depuis des mois, son manuscrit, sa lettre, son téléphone et maintenant mon agenda… Mes jambes se dérobèrent.

En fin de matinée, j’errais sans but dans la maison aux volets fermés, l’idée de lire le roman de Paul page après page me répugnait, je l’enfermai dans le coffre encastré derrière un tableau de la bibliothèque.

Sur une étagère, un réveil électronique indiquait l’heure et la date : c’était mon anniversaire. Pour cette occasion, Paul m’avait offert un lit de pétales de roses et le fruit de son talent amoureux ; à moins que ce ne soit une autre façon de me culpabiliser, de me lier à lui… Comme d’habitude, j’avais oublié une date importante ; non, pas comme d’habitude, AVANT, je n’étais pas tourmentée.

À travers les persiennes closes, le soleil dessinait des rayures sur les livres de la bibliothèque : quatre murs de rayonnages bourrés de collections complètes et de livres achetés au hasard d’un coup de cœur ou d’un coup de pub. Les plus vieux exemplaires, reliés de cuir et hérités de la grand-mère de Paul recouvraient entièrement la cloison côté nord, de part et d’autre des deux fenêtres, trônaient ceux de La Pléiade et d’autres collections de prestige, sur le mur côté sud les ouvrages concernant la géographie, les voyages, la nature – mes préférés grâce aux magnifiques photographies qui les composaient – Paul commentait mes choix, mi-dubitatif, mi-attendri : « Valentine aime essentiellement les livres d’images », de chaque côté de la porte les romans les plus récents, dont ceux de Paul, dédicacés : «  Pour papa ».

Le bureau posé en biais par rapport aux fenêtres n’avait pas été touché depuis le décès d’Albert Vergne, il s’agissait d’un grand plateau en noyer blond, un fin tiroir central et de chaque côté trois tiroirs en colonne. À chaque extrémité, des tablettes coulissaient, elles étaient recouvertes en leur centre d’un rectangle de cuir vert bordé d’un liseré incrusté à l’or fin. Je m’assis sur le large fauteuil au dossier arrondi, mes jambes disparurent dans cette sorte de niche centrale dans laquelle Paul se cachait lorsqu’il était un petit enfant recherchant la protection de ce père qui remplaçait sa maman disparue. Dans la colonne de gauche, je découvris des albums contenant les photographies de la famille, Paul y paraissait enjoué, portant des vêtements colorés.

Vers l’âge de six ans, son regard s’assombrit, il évitait l’objectif. Vers 15 ans, l’âge où les adolescents choisissent leurs vêtements, il s’habillait en noir. Certes, la mode s’y prêtait, cependant, il ne s’en était plus départi et cette constance témoignait d’un problème grave.

Qui était Paul ?

Pourquoi vers 15 ans, avait-il décidé de se vêtir de noir ?

Une sonnette retentit, m’extirpant de mes recherches. Quelqu’un me rendait visite. Hagarde, pieds nus, mon teeshirt porté sans soutien-gorge et mes jeans délavés, j’examinai le perron à travers l’œil de sécurité : Élisabeth, la tante de Paul patientait sous l’auvent. Petite, grassouillette, élégante, souriante et posée, les mêmes yeux que son neveu et la même couleur de cheveux, similitudes qui me l’avaient rendue sympathique. Elle passait nous voir chaque semaine et chaque fois nous offrait un instant de convivialité que nous appréciions.

― Valentine, Paul m’a dit que vous étiez là. Je meurs de chaud sur ce perron, ouvrez-moi.

« Paul m’a dit ». Je tournai le verrou et deux secondes plus tard Élisabeth me serrait contre elle.

― Ma belle petite, qu’est-ce qu’il vous a fait ! Vous êtes livide, sale, décoiffée. Il vous a tapée ?

― Non ! Il en serait capable ?

― Je ne crois pas, il a bon fond, mais vous êtes méconnaissable.

« Tapée », le souvenir des disputes et du divorce de mes parents me laminait à nouveau, ils avaient frôlé le pugilat plusieurs fois, alors, je m’enfermais dans ma chambre en pleurant et quand ils se sont séparés, j’aurais voulu vivre avec papa, mais j’étais trop jeune, maman a décidé pour moi. L’école, le lycée et l’université ont mobilisé mon énergie et mis entre parenthèses mes émotions, mais là, l’ensemble de ce passé resurgissait et me bouleversait. En aucun cas, mes études, puis mon travail somme toute assez valorisant ne pouvaient suppléer longtemps aux notions de bonheur ou de confiance. J’avais besoin qu’on s’occupe de moi.

― Entrez. Je n’ai rien mangé depuis hier, et ce matin, je ne me suis ni lavée ni coiffée. Paul a quitté la maison sans me prévenir.

― Je sais.

Elle secouait la tête avec énergie, palpant mes bras et mes épaules, vérifiant mon état.

― Élisabeth, je ne comprends pas. Que nous arrive-t-il ? Pourquoi vous envoie-t-il vers moi ?

― À qui s’adresserait-il ? Je suis sa seule parente. D’abord, je m’occupe de vous.

Elle me tira vers le canapé où elle exigea que je m’installe en m’avertissant qu’elle ne me raconterait rien avant que je boive un thé et grignote au moins quelques biscuits. Je n’avais pas faim, mais je lui obéis simplement parce que je ne savais pas quoi faire et pendant qu’elle furetait dans la cuisine, je demeurai prostrée, fixant mon fantôme dans l’écran noir de la télévision.

 

Le temps s’était arrêté.

 

Élisabeth réapparut dans mon champ de vision ; le film se déroula hors de ma volonté : elle a ouvert un ballotin de croquants aux amandes et de madeleinettes aux fruits confits, les a arrangés en cercle sur une assiette plate, a disposé des serviettes en papier à la marque d’une pâtisserie aixoise renommée, tasses, sous-tasses et cuillères en argent complétèrent l’ensemble. Cette cérémonie eut un effet bénéfique sur mon attitude et le thé au lait me réconforta. D’autorité, elle déposa une madeleinette dans ma main.

― Mangez, me dit-elle.

Je me laissai dorloter, passive, docile. Ses mouvements lents participaient aux préparatifs d’une situation d’écoute ; je me surpris à apprécier ses pâtisseries et en mangeai deux. Élisabeth m’encourageait par ses gestes apaisants et lentement, j’intégrai qu’elle connaissait un moyen de m’aider ; mieux, qu’elle s’y apprêtait. Ces sucres rapides me réchauffaient.

 

J’étais prête à l’écouter.

 

***

 

― Élisabeth, expliquez-moi, s’il vous plaît. Vous l’avez vu ? Quand ?

Elle toussota. Assise près de moi, elle caressa mes mains. À travers les verres de ses lunettes, ses yeux marron parsemés de pépites ressemblaient tant à ceux de Paul que j’en fus bouleversée.

Elle ne répondit pas à ma question, déterminée à me présenter les évènements à sa manière:

― Valentine, Paul était un enfant joyeux et débordant de vitalité ; un bambin adorable, le centre de notre famille, le seul enfant. Sa mère le dorlotait et, comme beaucoup de pères, Albert était persuadé que son fils était un génie. Ici, à Luynes, dans cette maison, le monde tournait autour de ce rejeton, nous nous extasions de ses bêtises, devancions ses caprices… un pur bonheur. Lorsque ma sœur tomba malade, notre famille chavira pour sombrer dans la tristesse, puis l’angoisse et enfin l’horreur. J’ai proposé de m’occuper de Paul ‒ j’habite à cinq kilomètres d’ici, je ne pouvais pas avoir d’enfant et mon mari était enchanté par cette possibilité ‒, mais mon beau-frère a souhaité l’élever seul. Cette décision courageuse impliqua qu’il change de métier ; il a démissionné de l’entreprise qui l’employait – un cadre à temps partiel ou libre de récupérer son fils à la sortie de la maternelle, ça n’existe pas. Il a créé sa propre boîte de consulting en bâtiment, a disposé sa planche à dessin dans la bibliothèque et a aménagé son temps en fonction des rythmes scolaires. Albert a montré beaucoup de disponibilité.

Je connaissais cette histoire malheureuse, mon beau-père y avait fait allusion à de nombreuses reprises, je revins sur ma préoccupation essentielle :

― Élisabeth, avez-vous vu Paul, ce matin ?

― Oui, je vous en parlerai plus tard.

― Non de suite !

― D’abord, vous devez comprendre ce qui s’est passé. Petit, il s’est mis à crayonner des fleurs, toutes sortes de fleurs.

― Pourquoi des fleurs ?

― Je l’ignore… Il en poussait plein le jardin, ma sœur s’en occupait et Paul l’accompagnait. Un jour, il ne dessina plus ; on n’a jamais su pourquoi, ni ce qu’il a fait de ses carnets de papier Canson. Au fil des ans, il se transforma, d’espiègle, il est devenu rêveur, puis taciturne. Le dessin et la lecture le passionnaient, il a passé des journées entières dans la bibliothèque, dévorant tout ce qu’il pouvait. Malheureusement, ses études, au lieu de bénéficier de sa curiosité intellectuelle démontrée par ses lectures et de sa sensibilité, nous déçurent. Une terrible appréciation d’un de ses professeurs sur un bulletin de notes du collège fut : « Corps présent, esprit absent ». Paul expliqua à son père que cette note terrifiante était inverse au souvenir de sa mère : « Corps absent, esprit présent ».

― Mon Dieu, m’écriai-je.

Je frissonnai, Élisabeth renforça la pression sur mes mains et poursuivit :

― Albert m’a confié son désarroi ; il n’avait pas su quoi répondre. Il a étreint le petit, lui a parlé longtemps de sa maman et a exigé des enseignants plus de prudence dans leurs commentaires.

― Pauvre gosse.

Élisabeth hocha la tête, visiblement ces souvenirs la tourmentaient, elle continua :

― Le tombeau familial était complet, il a fallu enterrer ma belle-sœur dans celui de nos cousins où il ne restait qu’une place ; Albert et moi, nous sommes engagés à faire les réductions nécessaires et remettre le corps dans notre concession dès que possible. Cette exhumation s’est faite une dizaine d’années plus tard, l’hiver, avant 9 heures du matin comme le veut la loi, et en présence d’un officier de police. Albert avait décidé d’y aller seul, mais Paul s’est débrouillé pour le rejoindre en empruntant la motocyclette d’un camarade de classe. Quand Albert l’a vu arriver, tout ce qu’il a pu obtenir fut sa promesse de demeurer en retrait – moi je n’avais pas eu le courage d’assister à… ça.

Je me cramponnai aux accoudoirs du fauteuil.

― Il fallait l’éloigner, qu’il rentre chez lui ! m’écriai-je, consciente du drame qui ne manquerait pas de s’abattre.

― Vous imaginez qu’il aurait obéi ? Paul ne fait que ce qu’il veut, sa mère était pareille. Il est resté et s’est rapproché. Albert trop préoccupé ne l’a pas senti alors qu’il se tenait juste derrière lui. Je vous passe les détails : le froid, l’humidité, le cercueil endommagé, le squelette, les lambeaux de vêtements, les cheveux blonds intacts de la défunte – les mêmes que ceux de Paul – et le déplacement des restes dans une boîte à ossements ; quand ce fut terminé, Paul s’est écroulé sur le sol de terre battue.

Il est resté dans les pommes si longtemps, qu’on a appelé les pompiers. Transporté aux urgences, les médecins n’ont rien diagnostiqué de particulier à part le choc émotionnel ‒ ça, nous l’avions compris. Nous l’avons récupéré en fin d’après-midi.

― C’est terrible.

― C’est ainsi. Après cette épreuve, il n’a jamais parlé de la souffrance qui le minait.

Affectée, elle soupira pour exprimer son impuissance.

― Il souffre encore, dis-je.

― Et vous fait souffrir pour atténuer sa propre douleur.

― Une copine psy m’a éclairée à ce sujet, mais je l’ai envoyée balader, elle prétendait comme vous qu’il me faisait souffrir pour atténuer sa propre souffrance, dis-je en me rappelant le dîner à Paris avec Magali.

― Albert l’a trainaillé contre sa volonté chez un psychiatre, mais ça n’a rien donné, notre ado s’est muré dans un silence total et un jour, il s’est lâché d’un :

  • « Il sert à rien ton toubib, j’y vais plus ».

Élisabeth marqua un temps d’arrêt.

Je me tassai sur mon siège, me souvenant de notre séjour à Paris pour le Salon du livre :

― Il m’a tenu des propos identiques quand je lui ai parlé de mon amie Magali, psychologue de formation. De toute évidence, il nie ses problèmes ou espère s’en débarrasser seul, sans aide… à moins qu’il les occulte.

Je croyais à peine en être sortie, que je me retrouvais dans l’hypothèse d’un Paul pervers narcissique.

Élisabeth lâcha mes mains, remua ses jambes, les croisa en s’adossant au fauteuil :

― J’ignore ce qu’il veut, l’écriture de ses romans d’amour l’a distrait un moment, mais c’est fini ; il ne guérira pas de ses maux s’il persiste dans cette attitude. Il faudrait qu’il communique.

― Mais ce matin, quand vous l’avez vu, il vous a parlé… Il s’est présenté chez vous ? Savez-vous où il se cache ?

Elle m’énervait à entretenir ce suspens concernant le passage de Paul chez elle.

― Après… Laissez-moi finir.

Les membres de cette famille se comportaient tous bizarrement : Albert transformé en mère poule, Élisabeth en tante débordant de complaisance… et moi, en nouille sans ressort.

Inutile de la contrarier ; je m’obligeai à maîtriser mon impatience et l’écoutai.

― Progressivement, il s’est vêtu de noir, puis l’été arrivant, la vie a repris ses droits. Il avait des copains fidèles et des amourettes mignonnes ; ceci nous réconforta. À 18 ans, il a réussi son bac, à 20 ans son IUT, puis il a été embauché par une banque, celle où vous l’avez connu. Pendant tout ce temps, nous ne l’avons jamais vu écrire des poèmes, nouvelles ou romans. Un dimanche alors que nous déjeunions tous les trois autour de la table de votre cuisine, il a brandi son ouvrage et nous avons réalisé que notre Paul était devenu un homme.

Me revoilà en colère.

 

Un homme… Sa maturité reste à prouver, surtout quand il joue avec ses jeux vidéo sur écran géant, quand il me manipule ou s’éclipse sans prévenir. Indulgente l’Élisabeth !

 

Notre soirée avait été merveilleuse. Combien de Paul existait-il ? Un Paul délicieux, un Paul cruel ? Un lâche qui s’enfuyait en douce ! Je serrai les dents pour ne pas extérioriser mon exaspération qui se traduisait par une furieuse envie de cogner sur quelqu’un ou sur quelque chose.

― Valentine, il vous supplie de l’attendre quelques semaines. Quand Paul vous a rencontrée, rapidement Albert et moi, nous avons constaté qu’il changeait ; vous deux, ce ne peut être qu’une vraie histoire d’amour.

― Je ne le remets pas en cause.

― Il m’a juré qu’il reviendrait rapidement, il a besoin d’être seul pour terminer ce roman. C’est difficile d’écrire.

 

« Difficile d’écrire » ! Et la comptabilité, c’est facile peut-être ?! Et supporter Paul ?!

 

Et je ne faisais pas suer mon entourage quand j’additionnais des coûts d’exploitation ou quand je rédigeais un rapport ! Quel égoïsme ! Tout ça pour scribouiller quelques lignes chaque jour ‒ et encore, si toutes les conditions optimales étaient réunies ! Le monde tournait toujours autour de lui, Paul devait grandir, sortir du cocon dans lequel monsieur Vergne et Élisabeth l’avaient élevé.

 

Comment m’extirper de ce pétrin ? Élisabeth me défendrait-elle si j’agissais ainsi avec son neveu ?

C’est ça, je vais inverser les rôles et devenir perverse ! C’est de l’autodéfense.

 

J’avais lancé cette idée au hasard, sous l’effet de la colère, pourtant elle ne me semblait pas incongrue. Une vengeance à la hauteur des violences perpétrées par Paul le confronterait peut-être à ses responsabilités.

J’étais trop secouée pour persévérer dans cette voie. Dehors, le soleil disparaissait derrière les arbres. Élisabeth a de nouveau fait chauffer de l’eau et nous a resservi du thé agrémenté d’un nuage de lait.

Ce laps de temps me permit de me recentrer sur ce qui était advenu quelques heures auparavant :

― Ce matin, il a imprimé son manuscrit et l’a déposé sur mes ballerines avant de filer à l’anglaise. Cela signifie qu’il me demande de le lire.

― Vous en possédez un exemplaire inachevé !

Oubliant mes spéculations belliqueuses, j’acquiesçai :

― Je l’ai survolé… J’avais du mal à fixer mon attention dessus ; il remue trop de souvenirs, pas tant à travers la trame de la fiction, que par la présence de Paul dans chaque phrase… Son texte m’a saisie aux tripes, Paul n’a jamais exprimé autant d’émotions prégnantes. Je m’arrêtais, sautais des lignes, tournais les pages espérant une pause, mais la tourmente m’emportait chaque fois.

Je compris enfin mon malaise : en lisant, j’entendais la voix de Paul lire son propre texte et je ne supportais pas cet étrange phénomène :

― Il y a plus que son don pour l’écriture dans ce roman, il y a son âme, les prédispositions noires de son âme. Il faut le sortir de là…

Impossible d’avouer à Élisabeth si prévenante que tous les travers de son cher neveu, ceux du gentil garçon ou de l’homme introverti, calculateur, voire pervers, se révélaient dans ses phrases et m’envoûtaient. Son âme… l’esprit perdu de sa mère… ses tenues noires échappées des ténèbres… son roman imprégné par cet aspect obscur de sa personnalité… autant d’éléments qui corroboraient mon approche : Paul me déséquilibrait, je n’étais pas destinée à partager les humeurs inégales d’un écrivain à la recherche d’inspiration, infiltré ou fasciné par son héros. En ce milieu d’après-midi, je n’envisageais pas de l’abandonner à son triste sort, après la perspective de me venger, j’envisageais une fois de plus celle de le soigner, persuadée qu’il était malade.

En signe de fatalité, Élisabeth leva ses mains vers le plafond avant de les laisser choir sur ses genoux :

― Relisez-le sans sauter des lignes, mais avant, je tiens à vous répéter que depuis qu’il vous connaît, Paul a changé dans le bon sens. Il éclate de rire, sort, fréquente des amis…, ma petite, vous l’avez transformé ; j’en ai souvent discuté avec Albert qui partageait cet avis avec moi.

Je me raidis. Moi aussi, il m’avait transformée, au point de me rendre maladive, de m’isoler, et in fine, de me maintenir dans un état de détresse physique et mentale.

La voix de mon père résonna :

« Valentine n’oublie jamais que grâce à tes diplômes, tu demeureras une femme libre, le travail résout beaucoup de problèmes ».

La sagesse de ce propos m’atteignit de plein fouet.

La jeune femme indépendante reprit le dessus :

― Pourquoi êtes-vous venue Élisabeth ? Quel message m’envoie Paul par votre intermédiaire qu’il ne puisse m’avouer directement ?

Elle se redressa, ouvrit les rideaux et les fenêtres, une brise légère balaya la pièce ; cette luminosité m’a précipitée dans le présent ; ce jour-là, il ne s’agissait pas seulement de ressasser le passé, mais de baliser l’avenir.

― Ma petite, il vous demande simplement de l’attendre sans chercher à le joindre. Il va bien, il positive grâce à sa détermination pour achever son manuscrit. Il vous prouvera son attachement, il reviendra plus fort.

 

                              ÉPISODE 11

 

                                            ***

 

Élisabeth ne m’apprit rien de plus, elle me quitta en fin d’après-midi, me jurant qu’elle ignorait où Paul se cachait, me conseillant d’absorber avant de me coucher un demi Stilnox qu’elle avait pris la précaution de m’apporter. Elle compatissait à mes mésaventures aussi bien qu’à celles de son neveu, mais sa mission accomplie auprès de moi, elle avait son chien à promener avant le dîner.

Je la remerciai, elle m’avait permis de formuler mes angoisses tout en échangeant des indices importants. Verbaliser avait stimulé ma capacité de réflexion endommagée par ces extravagantes vicissitudes. Son départ m’arrangeait pour me concentrer sur cette aventure hors du commun : la lecture de DPN mot à mot.

En la raccompagnant jusqu’à sa voiture, je constatai que le vent soufflait de l’est – la pluie ne tarderait pas. Je craignais les orages ; je commençai par dérouler le rideau métallique, puis bloquai les battants à double vitrage pour fermer la grange dans laquelle l’eau de la piscine se teintait de turquoise fluo ; Paul s’était baigné avant de s’enfuir et avait tout laissé ouvert. Une porte intérieure reliait cet endroit à une chambrette dont je bouclai également l’accès ; je me barricadai : verrouillant la porte d’entrée, refermant les persiennes et enclenchant l’alarme supposée me protéger de toute intrusion qui déclencherait une alerte dans une société de gardiennage.

Ces opérations terminées, je réalisai mon état : des débris de pétales de roses ou des traces grises de poussière s’incrustaient sur ma peau ; il était temps de me laver. Le miroir au-dessus du lavabo me renvoya le reflet d’une espèce de sorcière échevelée, sale, les yeux cernés et hagards. Le savon liquide et l’eau chaude me relaxèrent ; une fois séchée et frictionnée, j’enfilai une chemise de nuit et décidai de procéder à une lecture minutieuse du manuscrit. J’allumai la lampe au-dessus de mon oreiller pour m’immerger dans le monde trouble des personnages créés par Paul.

Cela m’effraya : il avait écrit un thriller d’une facture saisissante, angoissante, envoûtante ; si plausible qu’il m’ébranla.

Les épreuves qu’il avait subies depuis le décès de sa mère me semblaient latentes. Hanté par la mort, inexorablement, il entamait jour après jour le devenir de son héroïne.

 

Et si après sa mère, aucune femme ne pouvait exister, qu’adviendrait-il de moi ?

Quelle fin me choisirait-il ? M’éliminerait-il ?

M’assimilerait-il à cette victime de fiction qu’il destine à une funeste issue ?

 

Peu habituée à ces intrigues littéraires, je me perdais en conjectures, cependant une certitude me paralysait : Paul, possédé par ses personnages, transposait une partie de leurs aventures dans le quotidien de notre couple et j’en étais devenue la cible. Je détestais la mentalité affligeante de son héros, ses machinations ou ses crises incontrôlées de violences et son sadisme. C’était une vision d’horreur de la pire espèce, Paul était givré de m’exposer ainsi. Cette atmosphère malsaine me tuerait. Je regrettais ses comédies séduisantes, vite lues, miroirs des rêves intemporels de beaucoup de femmes. Cette mode des livres décrivant des horreurs m’indisposait ; pour connaître ces situations, il suffisait de feuilleter le journal ou d’assister à des procès : des assassinats, des infanticides, des femmes et des enfants battus, violés, torturés… on en découvrait plusieurs cas chaque jour ; c’était devenu presque banal ‒ un fait de société…

 

Seul un malade mental peut décrire des trucs pareils, ce n’est pas chrétien ce culte de la violence, de la mort, du meurtre, de l’alcoolisme, de la drogue. Combien de sites internet Paul a-t-il consultés pour se documenter ainsi ?

 

Qui sont ces gens qui ne se satisfont pas du journal et réclament ces lectures bourrées de détails violents, sanglants, vicieux ? Un mouvement de répulsion me secoua. Je ne comprenais pas… Dehors le vent agitait les feuillages des arbres, sifflait entre les tuiles du toit jusque dans la cheminée du salon, je détestais les orages et fus soulagée lorsque la bourrasque s’essouffla sans provoquer de déluge. Je refoulais mes sentiments pour Paul au fin fond de mon cœur ; tout ça finirait mal pour lui comme pour moi… 

Épuisée par ces péripéties successives, jusqu’à présent je m’étiolais, me repliant sur moi-même, malgré quelques sursauts d’énergie ou de lucidité, maintenant quelque chose me poussait à analyser différemment cette histoire.

 

Quelle stupidité, je me fais un cinéma pas possible, ce thriller, employant les ingrédients recherchés par les lecteurs, satisfait à la mode actuelle. Ce sera un succès comme ses romans précédents et il empochera un beau pactole en frimant. 

 

Alors que je commençais à me raisonner, mon corps réagit aux craintes qui m’avaient assaillie : le goûter d’Élisabeth remontait de mon estomac mis à rude épreuve. Je courus vomir dans les toilettes et cette fois, je me questionnai : ces vomissements à répétition seraient-ils causés par un empoisonnement ?

 

Me voilà aussi fêlée que lui !

Non, c’est juste du dégoût.

 

Je haussai les épaules, me souvenant des moments de bonheur que nous avions partagés. Quel désordre dans mon esprit ! Comment oublier mon agenda volé, mon téléphone cassé et mes contacts en mémoire effacés, les insinuations, les reproches…

Une migraine carabinée me menaçait accentuée par ma peur de la pluie. Je remplis un verre d’eau minérale et avalai le médicament donné par Élisabeth pour tout oublier l’espace de quelques heures.

Je m’endormais quand maman m’a téléphoné :

― Hello ! Je te dérange ? Il n’est que 22 heures.

― Non, je lisais. Rien de grave ?

― Demain, je ne suis pas libre, je ne pourrai pas déjeuner avec toi. On saute une semaine ?

Je luttai pour ne pas dévoiler mon soulagement.

― Tu ne me demandes pas pourquoi ?

― Oui, évidemment.

― Je suis invitée à bord d’un voilier.

― Super.

J’abrégeai notre conversation et après un « Au revoir, à la semaine prochaine », je demeurai assise au centre du lit, complètement hébétée, polissant l’écran tactile de mon iPhone que je déconnectai afin de ne plus être dérangée. Au sol, demeuraient des pétales fanés, leur odeur sucrée persistait, prouvant que Paul savait être délicieux. Les yeux clos, je me remémorais nos étreintes et sa faculté à me faire basculer dans un plaisir si intense que mon corps le réclamait de toutes ses forces. La faiblesse des sens polluait mon esprit logique au détriment d’analyses plus fines des sentiments ou des émotions. Je perdais tout repère entre ce roman et les fondations de notre couple. Soudain, cela me rappela l’interview de la veille :

- « Quelquefois, la réalité dépasse la fiction et pour rester crédible l’auteur minimise certaines scènes… J’assume tous mes personnages, ils ont tous une part de moi, une part de mon courage, de mes faiblesses, de mes joies, de mes peines… Je peux continuer ou tout arrêter quand je le désire. »

 

Arrêter de me manipuler ?

De se fourvoyer ?

 

Sa fuite prouvait qu’il redoutait de ne pas maîtriser ses penchants, lorsqu’il comprenait vers quel péril il me précipitait. Paul s’avérait donc conscient de ses méfaits lorsqu’il déclarait dans un micro :

  • « La crainte que le texte prenne le pas sur l’auteur, le conduise où je ne voudrais pas aller. »

 

Aller jusqu’à me tuer à petit feu, juste par plaisir ?

Par vice !

 

Sa fiction l’avait accaparé jusqu’à le rendre esclave de son imagination ou de sa défaillance. Réalisant mon incompétence en la matière, je m’emparai de l’iPad posé sur la table de nuit et entamai des recherches sur GOOGLE à propos de ces narrateurs de scènes horribles afin de délimiter la part de créativité et celle de déficience qui combattaient l’une contre l’autre dans la conscience de Paul.

Le somnifère agissait. Je n’aurais pas dû avaler ce truc ; je décidai de boire un autre verre d’eau fraîche pour me maintenir éveillée. En me dirigeant vers la cuisine, mon ordinateur fixe attira mon attention, ce monde de l’électronique, de la logique et des chiffres était mon domaine, il me protégeait de l’aléatoire, de l’imaginaire, des chimères d’un auteur en crise existentielle. Petit à petit, j’esquissai un plan ; ma constance mise à l’épreuve par un auteur en mal de reconnaissance m’incita à me recentrer sur ce que je connaissais, et par là, me requinquerait : mon métier de comptable avec des comptes équilibrés, des ratios alignés, des tableaux exacts, des règles strictes… tout ce qu’il me fallait pour retrouver mon équilibre. Valentine Morin, expert-comptable et commissaire aux comptes regagnerait ses galons auprès de ses confrères et de sa clientèle.

Alors que mes paupières s’alourdissaient, je relus le billet laissé par Paul à mon attention :

 

« Valentine chérie,

Je sais que je t’ai rendue malade, par égoïsme, par bêtise. Je ne suis pas le pervers narcissique décrit dans mon roman, je ne suis qu’un écrivain qui s’est fait dévorer par son héros. Je m’éloigne pour t’épargner d’autres désagréments ; la fin que je prévois d’écrire serait dangereuse pour toi, pour nous, si ma faiblesse persistait.

Attends-moi. Je t’aime, Paul »

 

Au moins était-il lucide, ce n’était plus mon cas. Je vacillais, mes yeux brûlaient, un bourdonnement traversait mes tympans.

J’eus juste le temps de m’affaler sur le lit, sombrant dans un sommeil artificiel sans rêves ni cauchemars.

 

 

*

* *

 

PAUL

 

Je me déteste, seul comme un imbécile à Marseille dans mon appartement à moitié vide, en manque de Valentine au point que j’en hurlerais de détresse. Si je ne suis pas foutu d’écrire un roman sans faire suer le monde, je n’ai qu’à reprendre mon ancien job dans une banque derrière un guichet, là au moins je ne mettrai personne en danger en comptant des billets.

 

Quelle poisse !

 

J’ai pleuré en découvrant un peigne sur le rebord du lavabo, celui de Valentine. J’ai tendu entre mes doigts un cheveu noir oublié, je l’ai fait rouler, puis l’ai posé sur l’étagère blanche de la pharmacie, calé sous le verre à dents pour qu’il ne s’envole pas ; il témoigne de mes insuffisances.

 

Le soir, j’ai failli avaler un hachis parmentier industriel acheté tout prêt et emballé dans du plastique – c’est dégoûtant ! Impossible d’ingurgiter une mixture pareille. Je suis ressorti pour quelques achats plus proches de mes habitudes culinaires et c’est en épluchant une pomme que j’ai eu l’idée de tout plaquer pour Valentine, envisageant de redevenir employé de banque.

Mais Isabelle m’a téléphoné sur mon nouveau numéro que Robert lui avait donné malgré mon interdiction. On s’est disputé ; elle prétendait lire mon manuscrit pour commencer à contacter ses relations-presse.

Je n’en avais rien à cirer, j’ai refusé.

 

La première nuit, sur le canapé, j’ai compté tellement de moutons que j’ai dû résister à l’envie de retourner à Luynes en vélo.

J’ai tenu bon.

 

Le matin, après un aller-retour au pas de course jusqu’à la plage du Prophète, quelques longueurs en crawl, un arrêt à la pâtisserie d’Endoume pour déguster un castel, j’avais décidé de garder le cap : je demeurerai à Saint-Victor jusqu’à ce que je tape le mot FIN et que je redevienne un type fréquentable.

 

Dimanche, j’ai téléphoné à tante Élisabeth pour qu’elle prévienne Valentine que j’allais bien. Tante Élisabeth me pardonne tous mes défauts au prétexte de mon enfance malheureuse ; maintenant, elle couvre ma bêtise. Elle m’a promis de veiller sur Valentine, en l’épaulant, en lui donnant de mes nouvelles chaque semaine. Elle m’a appris que d’abord choquée, puis battante et prête à rebondir, depuis trois semaines, Val affronte cette épreuve avec courage. Valentine chercherait un job, elle reprend sa liberté, mais ma tante prétend qu’elle est obnubilée par ma présence… même en mon absence.

Si Valentine attend mon retour, c’est qu’elle croit en moi, mon salut repose dans sa vitesse de réaction et en redevenant ce qu’elle était, elle me sauvera de ma folie. Elle seule peut me tirer de l’impasse dans laquelle je me suis fourré.

Quand elle rencontre une difficulté dans un dossier, elle travaille jusqu’à ce qu’elle trouve une solution. Je suis certain qu’elle agira de même pour moi, c’est une obstinée, rien ne la détournera de cet objectif.

 

Oui, Valentine trouvera une solution...

J’en suis sûr.

 

Je sais qu’elle a pour moi plus que de l’amour, il y a longtemps que j’ai compris qu’elle pense à moi à longueur de journée et la nuit, elle se blottit contre moi et me cramponne.

Elle me manque, tellement.

 

Cette passion qu’elle me voue, je la connais d’autant mieux que j’éprouve des émotions et des sentiments identiques pour elle.

 

C’est la raison pour laquelle nous nous devons de trouver une solution.

 

à suivre

 

 

 

 

Chapitre 7

 

Phase 4 : le retour aux sources

 

 

Les jours qui suivirent, je m’appropriai la bibliothèque. Cette pièce ne m’avait jamais attirée, pourtant je pressentais que j’y trouverais des éclaircissements. Les ouvrages les plus récents se remarquaient par la coloration vive des couvertures, les caractères attrayants des titres et des noms d’auteurs ‒ manœuvres d’un merchandising agressif sur un marché en perte de vitesse, excepté pour les best-sellers et quelques niches. Les directeurs artistiques ne reculaient devant aucune technique de séduction pour vendre leurs produits.

Ce monde de la concurrence économique, je le connaissais, autant me diriger vers d’autres cieux. Les rayonnages de livres anciens ou classiques me ravirent : les cuirs bleu nuit incrustés d’argent de la collection Jules Verne, les bruns et dorés de la collection Marcel Pagnol, la biographie de Napoléon reliée de cuir vert incrusté d’aigles et de frises en or alignant feuilles de chêne et de laurier… L’odeur discrète du papier, la patine des teintures sur les reliures en cuir, tous ces bouquins avaient été lus. Je ne pus m’empêcher de penser à ceux qui avaient traîné pendant des lustres dans ma chambre de petite fille, d’adolescente, puis d’étudiante sans que je les ouvre. Préférant les mathématiques, puis la législation et la finance, j’avais négligé la culture générale.

 

Pour comprendre Paul, j’intégrai enfin son univers.

 

Je piochai au hasard, choisissant les livres les moins épais, évitant les caractères trop petits, les papiers jaunâtres.

Une chance, je suis tombée sur « Jonathan Livingston le goéland » de Richard Bach.

Ma réaction immédiate fut :

 

Une histoire de gabian[1] ???

Encore un écrivain farfelu qui plane en haute altitude.

Ça colle à mon actualité !

 

Visiblement, ce roman avait été lu plusieurs fois, mais en quoi les aventures de ce volatile avaient-elles passionné les habitants instruits et sensés de cette maison ? J’ignorais l’immense succès de cet ouvrage, mais les photographies me plaisaient et surtout, la préface m’intrigua : « À ce Jonathan le Goéland qui sommeille en chacun de nous ». En dessous, je reconnus l’écriture de Paul qui avait marqué au crayon : « Je deviendrai ce Jonathan ».

 

Paul, pour planer, il plane ! Et en ce moment, il pique du nez vers les abîmes, vitesse grand V !

Réplique d’une des photographies du bouquin !

 

La rancune tenace, je marmonnai :

― Il possède d’ailleurs une cervelle de gros piaf pour s’envoler ainsi, loin de moi !

Je m’installai dans le fauteuil de mon beau-père et entamai la lecture d’une philosophie époustouflante, concentrée dans une centaine de pages, l’équivalent de quatre rapports financiers tels que je les rédigeais, tableaux et annexes comprises… et ce, sans générer de cataclysme conjugal… Quoiqu’en comptabilité et en finance, les crises de management et leurs dommages collatéraux sur les individus existent également.

Très vite, les aventures de Jonathan le goéland happèrent mon attention, et je dévorai cette œuvre intense. Je n’étais pas certaine d’avoir assimilé toutes les subtilités de sa philosophie, mais je m’appropriai l’essentiel. Je comparai d’emblée Paul à l’oiseau qui volait toujours plus haut, à la recherche de la perfection pour atteindre les cieux et écrire un ouvrage qui traverserait les siècles ! Bouleversée, je lus ce superbe texte d’une seule traite jusqu’à la dernière page ; j’imaginai Paul libre d’écrire ce qu’il voulait, où il voulait, sans contraintes à part le talent…

 

Sans moi !

Et certainement pas avec son DPN de malheur !

 

Car Jonathan n’avait pas de compagne et Paul, auteur à succès à la recherche d’une orientation littéraire différente, se séparait de moi pour atteindre son objectif au motif qu’il représentait un danger pour mon équilibre ou qu’il souhaitait écrire tranquillement dans son coin.

Un homme ou un gabian qui conquiert une telle indépendance s’encombre-t-il d’une bonne femme ? Se contente-t-il d’une vie à deux dans une villa à la campagne ou dans un deux pièces au-dessus du Vieux-Port ? Je n’étais qu’une gestionnaire ne rêvant pas de m’envoler toujours plus haut. Je n’avais pas l’ambition de devenir une sorte de passeur à travers mes liasses fiscales, seul Paul pouvait accéder à ce statut grâce à son écriture.

 

Ce type de lecture nous éloigne…

J’aurais dû épouser un comptable ! Comme Yvan… 

 

Le poison distillé par Paul persistait. Je me dévalorisais et malgré mon chagrin, j’envisageais de vivre sans lui. Nous ne volions pas à la même altitude : lui en haut, moi en bas.

Fort heureusement, ma combativité embryonnaire qui avait vaguement émergé la veille succéda à cette soirée morose et m’encouragea à me lever tôt dès le lendemain ‒ l’effet Jonathan le Goéland ‒ et après un petit-déjeuner copieux, une promenade sur les chemins alentours et des brasses vigoureuses dans la piscine, j’entamai une mise à jour de mes connaissances en matière de fiscalité des entreprises, les récents taux, barèmes et règlementations, autant d’éléments qui changent en permanence. Mes réflexes pointaient comme au bon vieux temps, stimulant mon projet de reprendre mon cabinet. Ainsi, je me donnai jusqu’à la fin août pour gagner mon pari de redevenir une femme épanouie et une expert-comptable et commissaire aux comptes au top de ses facultés !

 

Bref, moi aussi, je décollerai, tous azimuts, direction le plus loin possible !

 

Si les jours suivants, je consacrais mes matinées à la comptabilité consultant les mises à jour sur le Net, au plus fort de la chaleur, à l’heure de la sieste, je me retranchais dans la bibliothèque ; ainsi, de découverte en découverte, je parvins à lire chaque après-midi et le soir jusqu’à une heure avancée de la nuit. Je découvris les plaisirs de la lecture, des belles phrases constituées d’un vocabulaire enrichi et soutenu, d’idées puissantes, d’imagination fertile… Paul et son père avaient annoté chaque livre au crayon, précisant un point, une humeur, ou renvoyant à un autre ouvrage, et ces références, je les compulsais à mon tour sans oser y apposer mes remarques, usant parfois d’un bloc-notes. Le livre fini, je le rangeais à sa place et le repérais en appliquant un post-it jaune juste en dessous, sur la tranche de l’étagère.

 

Je constatai dès le troisième jour que plus je travaillais, moins j’étais fatiguée.

Et mieux je me portais.

 

Paul ne me donnait aucune nouvelle. Je ne téléphonai ni à Robert pour le sonder sur cette « disparition » ni à Isabelle que j’assimilais à une coéquipière dans son parcours chaotique d’auteur coqueluche de ces dames déviant vers du roman noir. Ses copains étaient en congés, je n’avais pas rechargé son téléphone portable abandonné dans le salon, mais chaque dimanche, Élisabeth me prévenait : « Il va bien…, non, il n’a pas donné de date pour son retour. »

 

Il me joue les écrivains solitaires… type « je m’isole sur une île déserte ». N’importe quoi !

 

Dans la semaine, elle me rendait des visites brèves, nous papotions à propos des faits divers, des guerres, du Tour de France ou des compétitions d’athlétisme.

 

Piquée par la curiosité, maman, constatant l’absence récurrente de Paul, m’avait questionnée ; je lui avais menti : Paul se documentait en Suisse, il reviendrait en septembre… je ne l’avais pas accompagné pour ne pas le distraire, son téléphone fonctionnait mal à cause de la proximité des montagnes. Pourquoi ne pas mentir ? À l’automne, j’aviserais. Au point où j’en étais, tout me semblait possible et je n’avais pas envie de le chercher.

 

Le 15 août passé, je me rendis chez CARITA, cours Mirabeau à Aix-en-Provence, ma métamorphose se concluait chez le coiffeur qui coupa mes cheveux ‒ comme AVANT ‒ et le mardi suivant, j’invitai maman au restaurant, chez Michel Portos au Poulpe, près de la mairie.

― En quel honneur cette nouvelle coiffure ? s’exclama-t-elle.

― Je recommence à travailler.

― Tu es superbe ! Tu reprends du poil de la bête. L’air de la campagne te convient. Paul sera content à son retour.

― Certes, maman, mais je dois t’avouer…

Je ne m’étais jamais confiée à elle, elle ignorait donc nos problèmes de couple autant que ceux inhérents à nos métiers respectifs, je m’arrangeai pour qu’elle croie qu’avec Paul nous traversions une crise comme tant d’autres jeunes mariés en rencontraient, toutefois, je la sentis déçue. Se souvenant de ses multiples querelles avec mon père, elle déblatéra sur la gent masculine en général.

Cela m’encouragea à poursuivre :

― S’il m’a plaquée, je suis libre !

― Plaquée ! Libre de quoi ?

― De m’envoler vers ce qui m’exalte le plus : l’argent de mes clients.

― Tu as vendu ton cabinet, impossible de le reprendre maintenant, et tu n’as plus de clients.

― J’en aurai.

Je passai sur mon chagrin pour focaliser sur ma volonté de reprendre mes activités dès la rentrée de septembre.

Maman toujours fan de Paul hasarda :

― S’il revient, il faudra le ménager…

J’éliminai toute projection dans un avenir proche avec mon mari ; si je m’autorisais la moindre défaillance, j’étais fichue. Je m’accrochais à mon métier, tout en espérant au plus profond de mon cœur que Paul me reviendrait, mais là, je m’armais grâce à mes lectures, enrichissant mon approche des gens et de la vie.

― On verra, pour l’instant, je dois avancer comme Jonathan.

― C’est qui ce Jonathan ?

― Un prof de haute voltige.

― Je rêve de piloter un avion… Tu connais un pilote ?

Je balayai cette remarque à côté de la plaque et la raccompagnai jusqu’au tramway, puis cherchant les clés de ma voiture au fond de mon sac, j’y trouvai la carte de visite d’Yvan : il me tuyauterait sur la conjoncture économique locale.

Je composai son numéro ; sa réponse fusa :

― Passe me voir, j’ai une idée.

― Quand ?

― De suite.

― Dans moins d’une heure.

 

 

ÉPISODE 12

 

 

Je fonçais vers Saint-Barnabé dans le 12e arrondissement de la cité phocéenne ; l’été, dans ce secteur de la ville, aucun embouteillage : les feux rouges oubliés au bénéfice du vert ou de l’orange, rien pour m’empêcher de bredouiller :

― Gaffe, c’est ton ex, Paul fera un esclandre.

 

Qu’il essaie ! S’il revient…

 

Chaque fois que je pensais à Paul, j’hésitais toujours entre indulgence et amertume. Yvan, ceinture noire de karaté, était capable de lui administrer une raclée. D’ailleurs, qu’il soit victime ou instigateur de nos problèmes, cela ne m’aurait pas déplu de voir mon mari renversé au sol, en méchante posture.

Une voix qui ne correspondait en rien à celle de mon ex, susurrait à proximité de mes oreilles :

  • « Si tu bouges, je te casse le bras ! ».

Dixit, les films d’action et les dessins animés pleins de bagarres qui avaient nourri notre enfance. Dès que mes sentiments amoureux émergeaient, resurgissait ma colère, me permettant d’affronter mes craintes et éloignant mon désespoir. Je me refusais le droit à une dépression nerveuse, pourtant je flirtais avec le danger. Paul me manquait, jusqu’à penser à lui en permanence et à avoir l’impression que ma cage thoracique compressait douloureusement mon cœur.

 

Je ne cèderai pas au chagrin.

 

Je dépassai le centre commercial de Saint-Barnabé Village, puis sur la place du Caire, l’église au clocher effilé, je tournai à droite vers Les Caillols et quelques mètres plus loin, garai ma voiture à proximité du Cabinet d’Yvan Martini, Expert-comptable et Commissaire aux comptes, mon homologue. Sous son nom étaient gravés ceux de deux autres experts avec lesquels il avait constitué une équipe. Il m’accueillit à l’italienne, le verbe haut, les dents en panorama et les bras tendus qu’il posa immédiatement sur mes épaules pour me scotcher contre lui ; il oubliait sa réserve de bon aloi utilisée en présence de Paul lors de notre rencontre en Corse.

― Valentine Morin, la plus douée d’entre nous ! Tu tombes à pic, je cherche un ou une associée. Ça t’intéresse ?

― Oui. Une associée ? Délaye.

Il avait été un amoureux agréable et un camarade de promotion précieux ; à l’université, nous révisions les contrôles et les examens ensemble. Notre relation saine et dépourvue de passion nous avait permis de réussir nos études sans perdre en efficacité.

Si nous n’avions pas connu le grand amour, notre intérêt pour la comptabilité approfondie, le droit, le management et autres matières réjouissantes, nous rapprochait en générant une complicité solide et une estime réciproque. Nous avions rompu d’un commun accord lorsque nous avions créé nos cabinets respectifs faute de disponibilité, cependant nous nous complétions : lui spécialiste des fusions-acquisitions et moi du droit fiscal.

 

Nous avions donc intérêt à nous associer.

 

Il avait moins de charme que Paul, mais plus de générosité et de maturité. Nous nous ressemblions par nos ambitions et notre sérieux ; cela avait engendré un respect mutuel qui se transforma en amitié quasi inconditionnelle bien que nous nous soyons perdus de vue.

― Valentine, tu te souviens quand avant les examens, on potassait nos cours dans le cabanon de mes parents en buvant du Coca à la bouteille et en mangeant des chips ?

― Le paradis cette calanque…

― Nous avons été des étudiants hyper appliqués…

À l’époque, il était plus mince, mais possédait déjà cette carrure charpentée sur laquelle je m’appuyais. Pas très grand, brun, des lunettes à monture rondes et en écaille, il inspirait confiance ‒ une qualité primordiale dans nos métiers, ‒ une qualité que ne possédait pas Paul qui me décontenançait par son instabilité.

 

Je ne peux pas m’empêcher de le comparer à Paul.

Et mince ! Je ne guérirai jamais.

 

En découvrant le cabinet d’Yvan, une salle d’attente design aux tons gris surhaussés d’objets en aluminium brossé, un accueil-secrétariat hyper équipé en matériel informatique de pointe, au moins trois voire quatre bureaux, je compris que ses affaires prospéraient.

Il a abordé d’emblée ses difficultés pour embaucher ou s’associer avec un confrère, terminant par :

― Mais un comptable, de nos jours, c’est introuvable.

Malgré plusieurs entretiens, personne ne l’avait convaincu.

― Tu t’agrandis ? demandai-je.

― Pas avant un an, et là, je m’appuierai sur toi. Béatrice, ma collègue est enceinte, je dois la remplacer.

― Pendant son congé de maternité ? Pas au-delà ?

J’étais déçue, quelque chose m’échappait : une associée à durée déterminée et sur du court terme, cela n’avait pas de sens…

― Elle attend des triplés et a déjà un fil de trois ans ! Quatre gosses en bas âge ! D’ici à ce qu’elle reprenne le collier, il passera de l’eau sous les ponts. Pour tout te dire, je lui reprends sa clientèle. Mais avant de continuer, qu’est-ce qui t’amène ici ? Du travail, tu en trouverais n’importe où. Les plus grands cabinets de la région et certainement au-delà te feraient un pont d’or avec ton CV et ta réputation de première de la classe, pourquoi te présenter chez moi ?

J’hésitai à lui révéler mes soucis, mais il devinait que je lui cachais des évènements graves. Nous avions une relation franche, je lui devais un résumé au plus proche de la vérité, mais aucun mot ne s’échappait de ma bouche, j’ânonnais des syllabes sans suite en me tortillant dans mon fauteuil. Yvan m’observait sans exprimer la moindre émotion. Il m’avoua plus tard que déconcerté, il résistait à l’envie de me consoler. J’étais si différente de la jeune fille qu’il avait connue, qu’il hésitait sur l’attitude à adopter.

Supposant un problème délicat, il me proposa de boire un café ; j’acceptai et le regardai s’affairer devant la cafetière déposée sur une table en angle.

J’étais hypnotisée par ses gestes :

 

À la maison, c’est Paul qui prépare le café…

 

Je m’effondrai : de grosses larmes coulèrent sur mes joues, dégoulinèrent sur mon visage.

Yvan fronça les sourcils en triturant sa cuillère.

En hoquetant, je dissimulai mon visage entre mes mains et avouai :

― Paul est parti.

― Hé bé, ma vieille, il t’a mise dans un drôle d’état ton mari ! Ce coco, soit tu le mates, soit tu le largues. Tu nous as déniché un drôle de zèbre. Allez, on passe à l’action, je préviens l’accueil.

Se penchant, il appuya sur une touche de l’interphone :

― Stéphanie, je ne suis là pour personne jusqu’à demain. Prenez des messages si nécessaire et à 18 heures partez discrètement sans me dire au revoir… Oui, merci et n’oubliez pas de boucler la porte derrière vous.

Il me tendit une boîte de Kleenex :

― Mouche-toi, asperge-toi le visage à l’eau froide ‒ c’est la porte de gauche au fond du couloir ‒, et de retour, tu me racontes ça dans le détail.

Je hochai la tête et m’exécutai ; les ablutions me rafraîchirent, et quelques minutes plus tard, je vidai mon sac devant un Yvan dubitatif, puis fâché.

Fronçant les sourcils à nouveau, il refréna en vain son envie de jurer, tant Paul l’indignait. :

― Ton mari, c’est un pervers ! Fuis-le comme le choléra. Ce n’est pas possible de se faire étouffer comme ça ! Valentine, protège-toi. Mieux, défends-toi !

Je niai ce jugement à l’emporte-pièce et retraçai mon cheminement :

― Au début, trop prise par mon travail, je n’étais pas consciente que je devenais dépendante de Paul. Il m’a fallu du temps.

― S’il te sautait comme il l’a fait en Corse, je comprends, il y avait des compensations…

 

Yvan ne faisait pas dans la dentelle.

 

Je rougis en lui signifiant que je n’aborderai pas ce sujet trop intime :

― Sa sexualité a évolué avec l’écriture de ce thriller, mais passons...

― À toi de décider.

― Ses cadeaux, ses compliments, autant que ses réflexions décalées ou blessantes m’ont perdue. Je réalise aujourd’hui qu’il déployait sa toile comme une araignée. Il m’a persuadée que j’étais souffrante, que j’avais besoin de repos. Agissait-il consciemment ou inconsciemment, je n’ai pas tranché. Il m’a embrouillée et mes sentiments m’empêchent encore de décrypter correctement son comportement.

― Houai tes sentiments… Tu es certaine que seuls tes sentiments interviennent ?

― Non…

― C’est ce que je pensais. Et ta mère dans ce micmac ? Elle te soutient ou il l’a embobinée ?

― C’est une fan de Paul, elle n’a rien compris.

Yvan maugréa une phrase inintelligible.

Agacé par ma soumission à un mari qu’il qualifiait de « sale type », il précisa :

― Les femmes possédant ton profil se laissent facilement abuser par ce genre de détraqué.

Son raisonnement ressemblait en tout point à celui de Magali, mais j’ai défendu Paul :

― Tu ne peux pas parler de lui ainsi, Paul n’est pas un « détraqué », il s’identifie à son héros ou transmet ses défauts à son héros… ou les deux ; je mélange tout.

― C’est pareil. Regarde-toi. Beau résultat !

― Je suis certaine qu’il tient à moi…

Il balaya l’air d’un geste large, m’intimant le silence :

― Pour te tenir, il te tient ! Les femmes hyperactives comme toi sont tellement occupées et sûres d’elles que leur vigilance en la matière demeure au ras des pâquerettes.

― Yvan !

― Sans oublier leur orgueil ; elles, si douées dans leur vie professionnelle, se faire avoir par ce genre de bonhomme : impossible ! Et voilà le résultat ! Une Valentine déconfite !

Il a levé les bras au ciel, puis les a lourdement laissés retomber en soupirant. Les théories fumantes d’Yvan sur les femmes ne m’impressionnaient pas, cependant elles concordaient avec celles de Magali ; je ne pouvais plus les ignorer, d’autant qu’elles me semblaient logiques. Elles coïncidaient avec mes expériences successives.

Sur sa lancée, il insista :

― Paul s’est débiné comme tous les pervers narcissiques qui n’atteignent pas leur but de destruction de l’autre. Valentine, tu vis dans quel monde ? Tu ne lis pas les magazines féminins ?

― Pas vraiment.

J’avais survolé des titres accrocheurs de ce genre sur Yahoo, mais ces articles ne m’intéressaient pas et être la victime d’un individu pareil me paraissait improbable. Les suppositions d’Yvan s’avéraient crédibles, il me tenait un discours identique à celui de Magali…

Mon orgueil en prenait un coup.

Je tergiversai :

― Non, même si ta démonstration semble rationnelle. Paul a probablement subi l’influence de ses propres écrits, il s’est identifié à son héros, m’a manœuvrée comme son héroïne et s’en rendant compte, il a préféré s’éloigner par crainte de me faire du mal. C’est possible.

― Ou se rendant compte qu’il n’arriverait pas à ses fins inavouables, il t’a larguée comme un paquet de linge sale pour se chercher une autre proie. Il t’a échangée contre une fille plus malléable.

― J’y crois pas, tu débloques.

― On verra… à son retour. S’il revient.

― Il reviendra.

― Ouiiii… À Pâques ou à la Trinité… Quelle crédulité.

― Non, Yvan, je ne suis pas crédule ou candide ; je n’arrive pas à déterminer le vrai du faux et je n’ai pas l’habitude de ne rien comprendre. Je ne sais pas quoi faire.

Je paniquais. Et si Paul était vraiment ce monstre ? Je repliai mes doigts pour les empêcher de trembler et mes jambes pour ne pas me précipiter dehors.

― Il t’accompagnait chez le médecin ou tu y allais seule ?

― Il m’a toujours accompagnée.

― Évidemment ! Des fois que tu exprimes de mauvaises pensées.

 

L’horreur de ces situations me pétrifia.

 

Yvan bondit hors de son fauteuil, contourna son bureau et décida à ma place :

― Moi, je sais ce que tu dois faire : bosse, compte, calcule ! Tu commences lundi à 9 heures dans le bureau face au mien. Je te laisse une semaine pour ingurgiter les dossiers les plus urgents et compliqués de Béatrice, après hop ! Elle s’éclipse pour se préparer tranquillos à pouponner ! Et toi, tu la relaies. Pour la paperasse délimitant notre collaboration, je m’en occupe, il te suffira de signer en bas de page. C’est le meilleur moyen pour éviter que les coccinelles dévorent ce qui te reste de cervelle.

 

 

***

 

 

Je quittai Yvan rassérénée et avec des espoirs plein la tête, mais alors que je démarrais le moteur de ma voiture, une douleur compressa la zone autour de mon cœur, de mon omoplate et de mon sein gauche ‒ le quart haut de mon thorax.

Je manœuvrai pour me dégager du parking privé réservé au cabinet et roulai lentement espérant que cette sensation disparaîtrait, mais en quelques secondes, elle s’intensifia, irradiant dans mon bras à moitié paralysé, puis des « fourmis » descendirent jusque sous mes ongles.

 

Un infarctus ou un AVC ?

Ça se traduit par quoi ces trucs ?

Valentine, ne panique pas.

Mince, ça fait un mal de chien.

 

J’arrivai à La Blancarde sans trouver une place pour garer, sans imaginer que je puisse mourir subitement et causer un accident, écraser un gosse… Quand j’y repense, ça me contrarie ; quelle inconscience ! Je me dirigeai vers la gare SNCF de ce quartier dans l’espoir de dénicher un parking.

L’espèce de crampe dans mon thorax s’amplifiait, une transpiration glacée me recouvrait entièrement. Devant moi, une place se dégagea, je m’y engouffrai, coupai le contact et entrouvris la portière. Alors que l’oxygène me manquait, un courant d’air favorisa une meilleure ventilation de mes poumons contractés. Le souffle court, je chiffrai le numéro d’appel des Marins-Pompiers, réalisant que j’allais peut-être mourir.

Je ne paniquais pas, je me dédoublais et m’observais moi-même. Finalement, ce n’était pas grand-chose mourir, c’était indépendant de ma volonté ‒ un destin.

Je me mis entre parenthèses. En attendant cette fin, je ne pensais pas à Paul, j’essayais juste de délimiter la douleur sous mes côtes.

Un pompier chargé d’effectuer le tri des patients avant de les orienter s’appliqua à m’interroger. Après un questionnaire sur mon identité et des données générales sur ma santé, un médecin procéda à un bref examen.

Un électrocardiogramme express s’avéra rassurant et une pulvérisation d’un produit dans la bouche, sans réaction. La douleur persistant, le médecin ordonna qu’on me transporte aux urgences cardio-neurologiques de La Timone[1]. Je ne fumais pas, ne buvais pas, n’avais jamais eu de tels symptômes, je répondais correctement à leurs questions, mais la douleur persistait ; ils me prirent très au sérieux. Un pompier plus âgé rangea ma carte d’identité dans mon portefeuille, le médecin qui régulait le flux des patients signa un imprimé ; j’acceptai sa décision sans paniquer, mon corps se détachait de mon esprit. Cette agitation m’indifférait.

 

Autant mourir en silence.

 

― Avez-vous prévenu un membre de votre famille ?

Un gamin déguisé en pompier m’encourageait à lui répondre.

― …

J’hésitais.

― Vous portez une alliance, votre mari ?

― Il est en déplacement à l’étranger, je préfère ma mère… mon portable est dans la poche intérieure de mon sac. Pouvez-vous me le donner, s’il vous plaît ?

J’articulais les mots en maîtrisant ma voix, mes gestes et mes pensées. Effrayée, maman décida de me rejoindre. J’aurais préféré rester seule, ne donner aucune explication, n’écouter aucun commentaire et me replier dans ma coquille, mais je comprenais son désir de me rejoindre.

Les deux battants de l’ambulance rouge se refermèrent sur le brancard d’où je ne distinguai plus que le haut des façades à travers la bande de vitres le long du toit métallique. Pour oublier la « crampe » qui persistait, je fixai mon attention sur Marseille découverte autrement : de la chaussée vers le sommet de ses immeubles.

― Ça va ? me demanda le pompier le plus proche.

― Non, j’ai toujours mal, mais c’est supportable.

Pendant ce trajet, mes pensées allèrent vers Paul. Que faisait-il alors que j’étais en train de crever ? J’hésitai à appeler Élisabeth pour qu’elle le prévienne. A priori, elle ignorait comment le joindre. Nous étions mercredi, il ne la contacterait que dimanche.

 

C’est loin dimanche. Je ne veux plus penser à rien. J’hibernerai tant que je serai hospitalisée à La Timone…

S’IL apprend que je suis malade, IL reviendra…

J’ai sommeil. Si la douleur s’estompait, je dormirais.

 

Je sombrais dans une passivité totale. Mais la douleur persista et changer de position en me tournant sur le côté n’apporta aucune amélioration, je me remis donc sur le dos. Une infirmière m’accueillit dans ce service de pointe spécialisé en cardiologie, me posa une perfusion, colla six pastilles autocollantes sur les points stratégiques de mon thorax, deux aux poignets et deux aux chevilles, en vue d’y pincer des électrodes. Avenante, elle me parlait d’une voix paisible, commentant ses gestes, échangeant avec une stagiaire, contribuant ainsi à ma tentation de sombrer dans un lieu feutré, sans cette lumière qui m’aveuglait, celle branchée au-dessus de moi, une auréole blafarde dans un nuage opaque…

Mes constantes vitales vérifiées, je me retrouvai seule un bref instant. Ma passivité convenait à mon besoin de décrocher. Je me laissai aller doucement. Des extraits du roman de Paul trottaient en boucle dans ma tête.

 

Je ne l’autoriserai plus à me nuire.

 

Mon chariot fut parqué dans le couloir central du service où un va-et-vient incessant de personnel en blouse blanche m’empêchait de dormir, pourtant ces mouvements et les sons qui les accompagnaient ne m’arrivaient qu’atténués. Très vite, on m’enfourna dans un box, des internes se succédèrent, me posant les mêmes questions autour de la cigarette, l’alcool, la drogue…

― Non, rien de tout ça. Oui, j’ai toujours mal.

Ils diagnostiquèrent l’électrocardiogramme normal et après une prise de sang, attirée par le néant, je chavirai dans un trou noir ; je m’assoupis, coupée du monde.

La présence du médecin de garde penché au-dessus de moi me réveilla ; il résuma mon bilan médical par ces lettres : R.A.S.

― Rien de particulier Madame Vergne. La douleur a duré combien de temps ?

― Trois heures et demie.

― Sur une échelle de 1 à 10, vous la situeriez où ?

― Je l’ignore, je ne suis pas douillette… moins qu’une entorse à la cheville… 2 ? 3 ? C’est difficile de vous répondre.

― Ne minimisez pas votre douleur. Décrivez-moi vos élancements dans le dos.

― Soudains, brefs…

― Je prescris un examen de l’aorte et je vous revois. Il y aura de l’attente, nous sommes débordés.

 

Qu’ils me laissent dormir, ils n’ont rien compris.

J’ai somatisé.

Je ne souffre que d’un mal d’amour.

 

La valse des lits sur roulettes s’intensifiait, le personnel hospitalier s’agitait dans un rythme soutenu tel des bonshommes téléguidés par un ingénieur fou ; si l’excellence médicale de ces gens ne soulevait aucun doute, la logique de leurs déplacements me laissait perplexe.

En soirée, maman fut autorisée à me voir quelques minutes. Elle se précipita vers moi, frotta mon front et palpa mes mains pour se rassurer ; cela m’émut.

Je lui résumai le bilan des cardiologues en rajoutant une opinion personnelle :

― Maman, je n’ai rien. Rien qu’un coup de pompe.

― Le téléphone de Paul ne répond pas ou il ne décroche pas. Je n’ai même pas pu lui laisser un message. Tu es sûre qu’il n’a pas changé de numéro ?

― Il a dû le couper, je m’en charge.

― Ils te gardent jusqu’à ce soir, je reste dans le hall.

― Merci.

Soulagée de me retrouver seule, j’hibernai à nouveau, l’image de Paul en filigrane sous mes paupières closes ‒ seulement son image, aucune parole, aucun signe. Je m’économisais.

À la nuit tombée, émergeant de ma torpeur, je retrouvai mon pouvoir de réflexion. Ma conclusion fut déterminante : ces symptômes n’avaient pas été créés par une défaillance cardiaque, ils étaient la conséquence de la trahison que Paul m’infligeait.

 

J’ai ennuyé ces médecins à cause de mes états d’âme.

 

Je culpabilisais tout en me reprochant mon aveuglement, voire mon absence de rancune envers Paul.

Dans un grand box ouvert, trois vieilles dames patientaient : une sous Temesta aux prises avec des hallucinations ; une seconde qui se vidait par tous les orifices en empestant l’atmosphère, et une troisième qui réclamait ses enfants en se plaignant qu’on ne lui donnait rien à manger ni à boire.

Plus tard, des cris m’alertèrent :

― Il s’est encore débranché, venez m’aider !... Monsieur Lévy restez tranquille… Non, vous ne pouvez pas partir…

Des hurlements assortis d’injures fusèrent à l’adresse du médecin, des internes et des infirmières qui bataillaient contre cet homme.

Qu’est-ce que je faisais là ? Séances ordinaires des urgences de jour et de nuit, de la détresse, de la vieillesse, de la déraison…

Leçon de dépendance et humilité.

 

On me relâcha peu après minuit. Maman me récupéra et m’emmena chez elle où je retrouvai ma chambre de jeune fille :

― Finalement, il ne t’est rien arrivé, c’est le stress.

 

Il ne m’est rien arrivé… Je stresse…

Il ne m’est rien arrivé… J’aime toujours Paul.

 

Le lendemain après-midi, je promis à maman de consulter mon généraliste et je filai vers Luynes, déterminée à me sauver de la folie de mon mari. Je stoppai devant une pharmacie, m’achetai des produits homéopathiques pour me relaxer, persuadée qu’en état d’échauffement, des vitamines aggraveraient mon cas.

 

Il finira par me tuer.

Je devais recouvrer mon énergie d’antan et reprendre la gouvernance de ma vie, reconquérir ma liberté.

 

 

*

* *

 

Madame MORIN

 

Ma fille n’est pas heureuse avec Paul. Au début de leur relation, elle rayonnait. Ils se complétaient, mais maintenant leur mariage foire. Il a dû se passer quelque chose que j’ignore. Dès leurs fiançailles, j’ai cru qu’elle travaillait trop, aujourd’hui, je me demande si Paul n’est pas la cause de sa dépression. Pourtant, il est gentil, attentionné… Je ne comprends pas.

Il a coupé son téléphone, ce n’est pas normal. Ces « artistes » jouent avec le feu…

Je me demande ce qu’il fabrique en Suisse – rien ne prouve qu’il soit en Suisse – et pourquoi ne rentre-t-il pas alors qu’elle a été hospitalisée. Mais le sait-il ?

Valentine ne me répond pas quand je l’interroge à ce propos… Sous ses airs d’abattre des montagnes et de rouler des mécaniques, Valentine est fragile.

Je suis certaine qu’elle me dissimule quelque chose de grave, mais elle refuse de se confier ; elle n’a pas digéré mon divorce avec son père. Les enfants d’aujourd’hui jugent durement leurs parents.

 

Avec du recul, je réalise que Paul était trop parfait pour être honnête. Il cache quelque chose. Ma fille n’a pas osé m’avouer le vrai motif de son départ…

Une rupture définitive se profile…

Elle prétend qu’ils ne se sont pas disputés, mais il a disparu depuis plusieurs jours, voire plusieurs semaines ; cette histoire d’enquête dans le cadre de son roman est un prétexte.

Qu’est-ce qui se passe ?

 

Quand j’essaie d’aborder ce sujet, elle m’envoie promener, détourne la conversation ou me répond n’importe quoi… et elle a refusé de réintégrer la maison pour que je la soigne. Qui mieux que sa mère peut l’aider ? Elle ressemble à son père : têtue, indépendante, secrète !

 

Elle ne brille plus comme AVANT, elle hésite…, mais entre quoi et quoi ?

Paul a dû se comporter bien mal.

Comment la secourir si elle me rejette ?

 

Quant à la réapparition d’Yvan, elle m’interpelle ! Des centaines de comptables gravitent dans Marseille, et elle choisit de retourner chez Yvan pour travailler…

 

L’instabilité des jeunes s’accentue au fil des ans…

 

ÉPISODE 13

 

 

Chapitre 8

 

Qu’il fiche le camp !!!

 

 

En septembre, le trajet de Luynes à Saint-Barnabé dans le 12e arrondissement de Marseille relève du parcours du combattant, après mon entrevue avec Yvan, mon passage aux urgences cardio-neurologiques et une nuit chez maman, de retour à Luynes, je remplis deux valises, puis me dirigeant vers la bibliothèque, je sélectionnai une douzaine de romans que j’empilai soigneusement dans un carton ; j’avais attrapé le virus de la lecture. Je garnis une glacière de produits frais, un cabas de légumes et de fruits du jardin, une bouteille de vin, puis la voiture chargée, je barricadai portes et fenêtres, enclenchai l’alarme et regagnai notre appartement de la rue Sainte pour la semaine.

 

Je limiterai mes séjours à Luynes au week-end et un soir en milieu de semaine pour arroser nos plantations.

 

Hors le matériel électronique, notre lit et divers objets que nous avions déménagés, l’appartement de Saint-Victor demeurait habitable.

 

Je dormirai sur le canapé.

 

Dès mon arrivée, j’aérai les pièces et un léger courant d’air chargé d’iode en provenance de la mer et de la fleur d’oranger du Four des navettes me réconfortèrent.

En posant mon sac de voyage dans le dressing, je repérai les affaires que Paul y avait laissées ; d’instinct, j’entrepris de fouiller ses tiroirs sans y découvrir un indice particulier lié à sa disparition : des chemises, vestes et jeans noirs. Ce n’est qu’en entrant dans la salle de bain que je découvris sa trousse de toilette, une serviette dépliée, de fins bouts de poils blonds oubliés sur le grès émaillé du lavabo : Paul s’était rasé. J’encaissai le choc, de plein fouet.

J’évacuai difficilement deux ou trois apnées, jetai machinalement dans la poubelle un cheveu noir m’appartenant et collé sous un gobelet rangé sur l’étagère au-dessus du robinet.

 

Paul séjournait ici.

 

Me précipitant vers le réfrigérateur, j’entendis le bruit du moteur : à l’intérieur des yaourts non périmés et dans un placard des fruits de saison ; il avait l’intention de revenir. En dépliant le canapé, je constatai qu’un drap-housse était tendu sur le matelas, une couverture de coton pliée en quatre par-dessus, le parfum citronné de Paul s’en dégageait.

Certaine qu’il campait ici et qu’il y reviendrait, je me préparai à tenir un siège.

 

Il n’y a que lui pour se planquer à 25 bornes de la maison ! Pourquoi n’y ai-je pas pensé ?

Trop simple, trop évident.

Ou il le fait exprès...

Pour me manipuler !?

 

Dévalant les escaliers, j’examinai la rue, inspectai les passants sans succès ; je regagnai donc mes pénates, plus déterminée que jamais à débusquer Paul et à exiger une rupture ou un nouveau départ sur d’autres bases.

De retour dans l’appartement, je déballai mes provisions ‒ ajoutées à celles de Paul, nous avions de quoi soutenir un siège. Sans appétit, je repris ma récente habitude de lire ; ne reculant devant aucun défi, ce soir-là, j’entamai un recueil de poèmes et en relu plusieurs.

L’heure avançait et point de mari à l’horizon… J’étais plus forte en fiscalité des systèmes organisationnels qu’en relations amoureuses…

Vers 23 heures, je me penchai sur le tome 1 des mémoires de guerre de Charles de Gaulle, imaginant qu’un livre d’Histoire avec un grand H m’intéresserait davantage qu’une fiction ; attirée à la fois par le fond et la forme : « Toute ma vie, je me suis fait une certaine idée de la France. Le sentiment me l'inspire aussi bien que la raison… Bref, à mon sens, la France ne peut être la France sans grandeur... »

Je n’en surveillai pas moins le moindre bruit susceptible d’annoncer l’arrivée de Paul. À minuit, les cloches de Saint-Victor m’ont électrisée, puis lasse d’attendre, épuisée par cette journée remplie au-delà du supportable, j’ai éteint la lampe et me suis endormie sans m’en rendre compte, les mémoires du général ouvertes et renversées sur ma poitrine, faute d’avoir eu la force ou la volonté de les poser sur la table.

 

Des voix sur le palier et un bruit de clé dans la serrure m’ont réveillée, par réflexe je me suis soulevée sur un bras. Au-dessus du dossier du canapé, deux formes se détachaient dans la pénombre : un homme et une femme.

Je n’avais pas prévu l’incursion nocturne de deux individus.

― Paul ?

Pas de réponse.

Je discernai vaguement la forme d’une main qui s’apprêtait à appuyer sur l’interrupteur, mais les ombres reculèrent.

L’homme avait la corpulence de Paul, sauf qu’une casquette enfoncée sur la tête, la visière dissimulant son visage, je ne pouvais jurer qu’il s’agissait de lui, quant à la silhouette de la femme, elle ne me rappela personne. La porte claqua et des pas empressés résonnèrent dans la cage d’escalier.

Étourdie, je réagis trop tard : en pyjama et pantoufles sur le trottoir de la rue Sainte, je discernai deux silhouettes disparaissant vers le centre-ville, puis bifurquant vers les quais, en courant.

Je n’entamai pas une poursuite, si Paul ne désirait pas me voir ou me parler…

 

Qu’il fiche le camp !!! Je n’en peux plus !!!

 

De retour dans l’appartement, je bloquai la poignée de la porte avec le dossier d’une chaise et m’affalai à nouveau sur le canapé. Le reste de la nuit me parut une éternité.

Les cloches égrainèrent les heures pendant que je délirais sur l’identité de ces deux visiteurs, sur le motif de leur présence, puis de leur dérobade.

Une seule évidence m’apparut : la clé.

 

Il a utilisé sa clé. C’était Paul.

 

Ma première journée de travail chez Yvan me conforta sur mes compétences qui n’avaient rien perdu en efficacité.

Béatrice m’alerta sur les dossiers les plus urgents à traiter, je notai l’essentiel sur un grand cahier et copiai une série de fichiers sur mon ordinateur.

Une douleur sournoise persistait dans la région de mon cœur, maltraitant ce muscle qui avait subi trop d’épreuves, réduisant ma capacité respiratoire. Une barre alourdissait mon front, mais mon attention demeurait soutenue et je m’appliquais à sourire.

Yvan participait à nos échanges par intermittence, complétant une information ou attirant mon attention sur un élément, il connaissait tous les clients du cabinet et pointait l’essentiel pour chacun.

Cela correspondait à mon goût pour la précision  ; je gagnais du temps ‒ au bon sens du terme ‒ en lui demandant des précisions qui auraient nécessité de longues recherches dans les archives ou dans les entrailles de nos ordinateurs.

Il nous rejoignit dans la matinée pour une pause-café qu’il termina à mon attention par un ordre sec et sans appel :

― Suis-moi dans mon bureau, s’il te plaît, j’ai un papier à te montrer.

Il affichait le faciès des mauvais jours, celui qu’il tentait de dissimuler lorsqu’étudiant, il butait sur une difficulté.

Il me dévisagea, puis rompit le silence :

― Tu as une mine défaite ce matin. Que s’est-il passé depuis hier ?

J’hésitai ; déballer à nouveau mes mésaventures me dérangeait. Je croisai et décroisai mes jambes, fixant la pointe de mes sandales.

― Bon, tu progresses : tu ne pleurniches plus. Allez, ma belle crache tes chimères, j’ai besoin d’une partenaire énergique, pas d’un zombi qui bosse mécaniquement.

― Tu te trompes, j’ai toute ma tête au travail. Aucune peine ne réduirait mon rendement. Je te jure.

― Tu plaisantes ou tu te fiches de moi !?

Déroutée, je cherchai une échappatoire sans rien trouver. Le matin, devant le miroir de la salle de bain, j’avais constaté mes cernes, et pire, l’absence de lumière dans mes pupilles ; j’étais exténuée et mon passage aux urgences de l’hôpital avait pompé mon énergie. Je voûtai mon dos, à la recherche d’une excuse avouable.

Yvan radoucit le ton de sa voix :

― Si tu veux que je t’aide, tu dois parler. Je ne devine pas tes pensées. Mercredi, tu étais battante, enthousiaste pour collaborer avec moi, aujourd’hui, tu te comportes certes comme une excellente élève, mais sans ferveur. Parle bon sang !

― Si tu préfères, je démissionne tout de suite, on n’a pas encore signé notre accord…

― Mais, c’est pas vrai ! Il nous l’a métamorphosée en nouille ! Accouche !

« Il », c’est-à-dire Paul ; je flanchai tout en décidant d’occulter mon séjour aux urgences :

― Je l’ai vu cette nuit dans l’appartement de Saint-Victor… enfin, je crois…

― Qui ?

― Paul.

― Tu n’es pas sûre d’avoir vu ton mari dans votre appart ?! Tu as snifé ou quoi ?!

Poussée dans mes retranchements, je relatai cette visite nocturne de deux personnes, et entendant ma propre histoire, mon trouble augmenta.

Je n’entrevoyais aucune issue, pourtant je persistai :

― Et s’il s’agissait de voleurs ?

― Valentine, des voleurs qui auraient volé ses clés à ton mari disparu, pour cambrioler un appartement vide ! Tu dérailles !

― Mais alors, pourquoi s’enfuir ?

― Parce qu’il était accompagné d’une fille ? Parce qu’il est complètement fada ? Imprime ça dans ton cerveau ramolli. Provisoirement ou définitivement fada !

― Non !

― Il faut que ce cirque cesse, déclara Yvan en s’excitant, mettez les choses à plat.

― Je refuse de le contacter par l’intermédiaire de Robert.

― Bon, pas son éditeur. Par ses amis ou copains ?

― Non plus.

― Houai, ben, on trouvera une autre solution… en attendant au turf ! Le salut des amours blessés se niche dans la compta, ça génère de la valeur ajoutée tout en économisant les honoraires des psychologues et réduisant le trou de la Sécu. Œuvre pour notre Patrie, Valentine ! Bosse !

 

Imparable.

 

― Je file auprès de Béatrice, elle a des crampes.

― À la moindre alerte, tu appelles le SAMU, hors de question que ses mioches naissent ici ! Ras-le-bol des bonnes femmes !

― Promis. Ne panique pas.

― Houai, ben surveille-la quand même, je n’ai pas choisi médecine ! Et on déjeune ensemble à midi.

Je traversais le couloir pour regagner mon futur bureau quand un tilt dans ma poche me signala que je recevais un texto ; il émanait d’un numéro inconnu, mais d’un personnage attendu : Paul reprenait contact avec moi :

  • « Je viendrai cet après-midi rue Sainte. Paul »

Mes deux pouces tapotèrent l’écran :

  • « À quelle heure ? »
  • « Vers 15 heures »
  • « Impossible avant 20 heures » et après une courte

hésitation, je rajoutai : « Je travaille »

 

Pas de réponse…

 

Béatrice, les mains sur son gros ventre, consciente de ma contrariété intervint :

― Un souci, Valentine ?

― La routine, rien que la routine…

Enfin, Paul me répondit :

  •  « Tu travailles où ? »
  •  « Chez Yvan Martini »

Aucune réaction à cette bombe que je lâchai. Les dés étaient jetés. Béatrice classait en quinconce des piles instables de chemises cartonnées bourrées de documents.

Au garde-à-vous devant mon smartphone, j’attendais la réaction de Paul qui finit par s’inscrire dans une bulle grise :

  •  « À 20 heures. »

Pour adopter une contenance digne d’une comptable, j’activai mon ordinateur.

 

Cette journée fut une des plus longues de ma vie.

 

 

***

 

 

De retour rue Sainte, j’avais une heure pour préparer notre entrevue, mais mes « neurones compactés », hypothèse ubuesque échafaudée par un Paul facétieux désireux de me distraire à tout prix, refusaient de se décongestionner, si bien qu’aucune idée ne traversait mon esprit.

Restait mon apparence, j’aurais pu me pomponner, mais un solde d’estime de soi m’en empêcha ; en conséquence pour accueillir Paul, j’enfilai un strict pantalon en toile bleu marine et une marinière Petit Bateau bordée d’un liseré blanc coordonnée, hyper classique, pas de quoi le vamper : retour à mon allure d’AVANT, que cela lui plaise ou non !

 

D’AVANT son grain au cerveau en partie vide pour que ses neurones tourbillonnent en séance de créativité littéraire productive !

Son imagination dépassait toute espérance !

J’étais gâtée !

 

Je ne me maquillai que du discret trait de crayon autour des yeux et allumai mon ordinateur où mon cher tableur Excel m’attendait. Certes, je manquais de concentration ; aucun cas d’entreprise n’aurait pu soutenir mon attention, mais Paul n’était pas supposé le deviner. Je déroulai des tableaux sans les déchiffrer, par réflexe, pour adopter une contenance.

Il se présenta vers 21 heures, sonnant à la porte selon le code convenu ; afin de ne pas nous surprendre, nous utilisions ce subterfuge : deux coups brefs.

― Paul ?

― Oui, ouvre, s’il te plaît.

― Et ta clé ?

― Ouvre… Je l’ai perdue.

― Perdue où ?

― Figure-toi que si je le savais, je l’aurais retrouvée.

― T’avais qu’à ne pas t’enfuir !

― Stop, je sollicite une trêve. S’il te plaît.

Je cédai pour gagner du temps, tellement j’avais envie de le voir pour l’engueuler, mais aussi pour le toucher ; il me manquait trop. Sa voix déclenchait un séisme dans mon métabolisme ; une odeur de pétales de roses me taquinait les narines provoquant de merveilleuses sensations de fraîcheur, effleurant mon corps de la tête aux pieds.

― Ok pour une trêve.

 

Gaffe. Je suis incohérente.

 

Lorsqu’il pénétra dans le hall, l’éclairage de la lampe ne suffit pas, je ne distinguai ses traits que vaguement. Je levais la main pour presser l’interrupteur quand d’une poigne ferme, il m’en dissuada.

― Non, pas de lumière directe, s’il te plaît.

Il avança d’un pas afin de m’imposer un espace nous séparant. Inspirant, puis expirant posément, je refoulai mon impatience.

Il a refermé la porte, engagé le verrou, et comme s’il rendait visite à une étrangère, m’a demandé la permission de s’asseoir.

 

Mince, il est chez lui !

 

J’aurais mérité un baiser pour ma patience… juste sur la joue… Sans insister, je lui désignai le salon ; il choisit un fauteuil, j’occupai donc l’autre, face à lui, à environ deux mètres de distance ; le canapé nous aurait rapprochés si nous nous y étions installés ; par ce choix, Paul accentuait notre éloignement. Le visage tendu, il pinçait les lèvres.

― Que deviens-tu ? Pourquoi tu te caches dans l’obscurité ? demandai-je dans un souffle.

― Ça va. Le roman est quasiment terminé. C’est mon attitude que je ne me pardonne pas.

 

Rien à cirer de son roman !

 

J’écartai brusquement mes mains, lui signifiant mon ras-le-bol. Il pinça à nouveau ses lèvres et baissa les yeux vers le sol.

― Paul, que se passe-t-il ? À quoi riment ces disparitions successives ? J’ai lu ton manuscrit en entier, cherchant quelle part de toi tu avais insérée dans cette fiction. Mais, est-ce une fiction ? Je pencherais plutôt pour une espèce de biographie, la tienne, celle d’un taré, d’un pervers ! Tu n’as pas honte de te présenter ici, devant moi, après ce que tu m’as fait !?

Voilà, j’explosai, pourtant je m’étais promis de garder mon sang-froid. Le volume de ma voix montait crescendo, ravivant des souvenirs blessants.

 

Je crie comme ma mère criait après papa !

 

Hésitant, il rapprocha son fauteuil du mien ; en tendant le bras, je pouvais le toucher.

Il bafouilla :

― Je ne sais pas si j’ai projeté mes défauts sur mon héros, et dans ce cas, je suis un narcissique, ou si je l’ai subi en n’étant qu’un pauvre mec… J’hésite : ma nature est-elle perverse ou mon manque de caractère cède-t-il à la pression exercée par ce personnage que j’ai inventé ? Les deux hypothèses me terrifient.

Je m’énervai et me levai en haussant le ton :

― En tout cas, tu m’as pourri la vie et j’ai l’intention de récupérer mon indépendance ! N’imagine pas régenter nos rapports selon tes humeurs ou tes états d’âme, si tu as une âme !

 

Là, je hurlais.

Je décidai d’un épisode de silence qu’il respecta, et malgré ma méfiance, sa détresse me parut sincère ; je me remémorais les explications de la tante Élisabeth et les commentaires de mon amie Magali ou d’Yvan, mais mourrais d’envie de le réconforter.

Paul devait impérativement consulter un médecin et se soigner. Cependant, ce débat, mené entre exaspération et compassion, opposait des forces inégales : je l’aimais toujours et ce constat m’ébranlait.

Je martelai :

― Ton roman fini, tu devras savoir qui tu es, et tu as intérêt à te bouger.

― J’ai imaginé plusieurs fins avec l’impression que selon celle que je validerai, ou que Robert validera, je me condamnerai plus ou moins durement, mais dans tous les cas, condamnation il y aura.

 

Il ne manque plus que ça !

Nous ne sommes pas sortis de l’auberge !

 

Mes pratiques cartésiennes m’alertèrent, je ne permettrai plus à mon mari de m’imposer l’inacceptable ; déroulant notre film à l’envers, je remontai le temps.

J’attaquai :

― Qu’es-tu venu faire ici hier soir, et avec qui ? Qui était cette femme ?

― Isabelle.

― Ton attachée de presse ?

― Oui.

― Tu me trompes avec une femme de 50 ans !

― Non !!! Oui… C’est plus compliqué que ça. C’est une vieille histoire.

J’étais déboussolée !

Je ne m’attendais pas à… ça !

 

― Non, une vieille ! Tout court ! Tu couches avec elle ? Oui ou non ?

― Oui ! Non ! Arrête, s’il te plaît.

― Justement, ça ne me plaît pas. Isabelle, ici, sur notre canapé pour une partie de jambe en l’air ! Tu as commencé par dire oui et de suite après tu te rétractes !

― Val, calme-toi.

― Si je veux.

― Laisse-moi t’expliquer.

Debout, nous nous affrontions, moi bouillant de colère, le front relevé, la mine déterminée, lui embarrassé devant mes agressions répétées, le front bas, la mine coupable.

Je comptais aborder ces péripéties dans un ordre chronologique, mais les informations décousues qu’il me livrait chamboulaient ma démarche.

Soumise à cet impératif inattendu, j’exigeai des détails :

― Qu’est-ce qu’Isabelle fait dans cette bouffonnerie ?

― Je m’entends bien avec elle, c’est tout…

― Ça fait au moins une personne qui te supporte, tu ne finiras peut-être pas seul. À condition qu’elle ne découvre pas quel monstre tu es réellement !

J’explosai encore.

― Calme-toi, s’il te plaît, laisse-moi placer un mot.

Il me proposa de nous rasseoir et cette fois opta pour le canapé, je l’imitai et ainsi tournés de biais l’un vers l’autre, séparés uniquement par un coussin, je crus entendre battre son cœur.

Cela m’attendrit.

 

Je changerai ces cousins par des plus petits…

Il s’est sûrement fourré dans un piège pas possible.

Valentine, redeviens une femme de tête. Vite !!!

 

Je ne savais plus par quel bout commencer, Paul m’embrouillait avec ce dernier revirement : Isabelle ! Je m’attendais à tout, sauf à ça. Qu’est-ce qu’il lui trouvait à ce vieux machin restauré au Botox ?

 

Isabelle !!!

 

Parant au plus urgent, en signe de trêve, je tempérai l’ambiance électrique :

― Paul, raconte-moi tout depuis le début, je te jure que je ne t’interromprai pas, mais je dois comprendre autant pour cesser de t’engueuler que pour t’aider ; j’atteins les limites de ce que je peux endurer.

Il ratissa ses mèches blondes en arrière, puis les coudes sur ses genoux, le dos courbé, il se déroba, évitant un affrontement.

― Valentine, je crains d’échouer, que les critiques se moquent de moi ou que mes lectrices me rejetant, je tombe dans l’anonymat. Tu as lu le manuscrit que je t’ai laissé, alors tu comprends. Il est si différent des précédents. Tu es la seule personne en qui j’ai confiance. Qu’en penses-tu ?

 

Un idiot ou un pervers, un thriller, une Isabelle…

Justement, je ne comprends rien.

 

J’optai pour ignorer qu’il changeait de sujet, passant de la possibilité qu’il soit pervers, à la possibilité qu’il soit un écrivain raté et occultant l’attachée de presse.

Perplexe, je me dressai pour employer des arguments que je maîtrisais parfaitement, ceux touchant à la rentabilité :

― Paul, je ne suis pas une spécialiste en littérature contemporaine ni classique d’ailleurs ; ton éditeur t’encourage à poursuivre ce roman, il t’a versé un à-valoir dans ce but. Tu crois qu’il t’aurait refilé du fric s’il le trouvait nul ? Il gagne de l’argent grâce à tes livres, il n’est ni maso ni stupide au point d’investir sur un canasson poussif ! Là, je suis compétente ! Tes livres déjà publiés ont fait un carton ‒ lui ont fait gagner le jackpot, si tu préfères ‒, il n’y a aucune raison pour que celui-ci fasse un bide. Il te pressera comme un citron pour que tu persévères dans les deux registres : les livres d’amour et le thriller, il t’imposera DEUX collections en parallèle, DEUX pages par jour sur l’année, pour DEUX romans par an !

Il écarquillait les yeux devant ma nouvelle posture.

― Et nous dans ce binz, ça décoiffera ! rajoutai-je.

Il se redressa à son tour, les mains dans les poches, s’appuya contre le bar de la cuisine américaine pour me répondre sur ce qui l’intéressait le plus dans ma répartie :

― Si, il y a une raison pour que celui-ci fasse un bide.

― Ah ! Voilà autre chose.

― …

― Et c’est quoi cette raison qui nous entraîne dans un drame conjugal ?

Je m’adressai à lui, comme on daigne discuter avec un gosse de dix ans qui mérite des claques.

― C’est le seul livre que j’ai écrit sans aide.

― Ok, ni ta tante, ni ton père – le pauvre –, ni moi n’avons corrigé tes fautes d’orthographe, on s’y emploiera avant que tu envoies le fichier aux correcteurs de Robert. D’ailleurs, tu en as fait moins que d’habitude, je te le garantis. Tu progresses.

Il s’est raclé la gorge, puis s’est appuyé sur son coude gauche. Quand un de mes clients se positionnait ainsi en déséquilibre sur une jambe, sur une fesse ou sur un bras, j’en déduisais qu’il me dissimulait une fraude, qu’il avait essayé de rouler le fisc, son avocat, un fournisseur, un client... ou son expert-comptable, ou son commissaire aux comptes. Paul n’avait pas la conscience tranquille, cette posture inclinée et tordue le trahissait.

Je plissai les yeux.

 

Je suis maso !

Je devrais le chasser d’ici. Non, il est chez lui !

Je devrais me tirer ! Je n’ai plus de chez-moi…

Il va plaider coupable ? Coupable de quelle entourloupe ?

 

Il me décourageait malgré l’envie qui m’obsédait toutes les cinq minutes de me pendre à son cou.

― Bon, raconte, je ne comprends plus rien.

― J’ai rédigé mes romans précédents, mais certaines scènes ne m’appartenaient pas complètement. Elles m’étaient en partie soufflées.

Je résumai : il s’était inspiré de la vie d’autrui pour affabuler, et alors ? Tout auteur est spectateur du monde et le décrit tel quel ou aménage le réel. Confère la clause qui ne trompe personne : « Toute ressemblance avec des personnes existantes ou ayant existé ne saurait être que fortuite. »

De toute façon, si ses histoires d’amour qui finissaient bien avaient eu autant de succès, c’est qu’elles pouvaient arriver à n’importe qui ; toutes les femmes, quel que soit leur âge, s’assimilaient à ses héroïnes.

― Donc, tu as utilisé des scènes vécues par d’autres ; ça s’appelle observer, écouter et décrire avec plus ou moins d’empathie. C’est ton job.

― C’est plus compliqué que ça. Valentine, j’ai commis une erreur rédhibitoire.

― Avec toi, tout est compliqué. 

Il bascula sur une jambe… Son instabilité physique trahissait son instabilité morale.

 

Effectivement, les choses se compliquent.

Il va finir par terre les quatre fers en l’air sur le carrelage ou se casser la gueule.

 

― J’ai rencontré Isabelle en Espagne un été sur la Costa Brava, elle avait 17 ans de plus que moi, était mignonne, connaissait un tas de gens influents dans le milieu de l’édition et des médias. Elle était attachée de presse dans une maison connue, celle de Robert qui m’a proposé un contrat grâce à elle…

Je retins le point positif de ces aveux : elle a et aura toujours 17 ans de plus que lui et que moi.

 

Bien fait !

La salope !

 

Je trépignai :

― Nous y voilà. Tu l’as baisée et il y a deux secondes tu me jurais que non ! Tu n’arrêtes pas de mentir !

Je m’écroulai sur le canapé, présageant une révélation fort déplaisante.

Paul continua ; il avait dragué Isabelle sur un pari fait à lui-même pour se tester.

 

Un post ado qui bave devant une femme mature – banal, il y a prescription. Pour qu’elle l’aide à devenir célèbre ‒ juste retour des choses.

Valentine, tu ramollis.

Il me réserve quel cataclysme, maintenant ?

 

Paul lui avait fait lire une nouvelle qu’il avait commencée et elle s’était esclaffée : le style lui paraissait intéressant, mais l’histoire incompréhensible.

― Val, l’essentiel de mon talent réside dans le style, tu le sais.

― Oui, et alors ?

Avant la fin des vacances, ils passèrent un pacte : ils se complèteraient, elle lui fournirait des idées « marketing », il offrirait sa plume, son humour et son brio pour la rédaction du texte.

Je me braquai sur cet accord :

― Pourquoi ne se payait-elle pas un nègre ?

― Elle savait pertinemment qu’elle n’aurait pas fait illusion. Elle vend ses auteurs aux médias, mais en vrai pro, elle connaît ses limites : son manque de culture, de brio et son vocabulaire insuffisant. Impossible d’assurer une interview ou une émission radio dans ces conditions. De plus, elle ne s’assumait pas ; écrire c’est se dévoiler, elle ne s’y résignait pas au motif d’évènements tragiques qui avaient jalonné sa vie et qu’elle souhaitait ne pas divulguer.

Mes instincts de femme gravitant dans le commerce m’incitèrent à continuer :

― Quelle fut la contrepartie de ce pacte ?

Pour la première fois depuis son arrivée dans l’appartement, Paul sourit :

― Val, tu ne perds jamais le Nord !

Cette remarque ne me vexa pas, elle me flatta.

― Alors ? Qu’a exigé ta cougar ?

Ils avaient signé un contrat, elle récupérait un pourcentage plus élevé que la moyenne sur les revenus de Paul au titre officiel de services supplémentaires en communication et de façon officieuse, voire occulte, pour récompense d’idées semées au fil des romans que Paul écrirait. Isabelle connaissait parfaitement les tendances du marché qu’elle pistait en continu et lui soufflait ce que les lectrices attendaient : de l’amour, du sexe, du mystère ou pour être plus exact, je repris dans l’ordre adéquat :

du sexe, du mystère, de l’amour.

 

Les temps changent, la cotation de l’amour baisse du cœur vers…

Plus bas.

 

Le premier roman achevé, Isabelle avait présenté Paul à Robert qui lança sa carrière ; ensemble, ils l’avaient ainsi propulsé dans le Top Ten des auteurs adorés de ces dames.

Paul renchérit :

― C’est une femme autoritaire qui se comporte comme un homme dans son métier, cela m’impressionnait. Tirer les ficelles dans l’ombre lui convenait, mais maintenant, elle en veut plus.

― Elle en veut plus ?

― Oui, ma chère attachée de presse me fait chanter.

 

ÉPISODE 14

***

Je me dirigeai vers le coin-cuisine, certaine d’y trouver des comprimés d’aspirine, et en en avalant un, en spécialiste, j’échafaudai rapidement les algorithmes supposés débrouiller l’imbroglio dans lequel nous pataugions.

― Tu veux un antalgique ?

― Oui, merci.

En lui donnant un comprimé, nos doigts se frôlèrent encore une fois, et un léger courant électrique nous secoua de concert, mais Paul réagit en décalage : après avoir mis le médicament dans sa bouche, il s’étouffa ; le cachet scotché dans la gorge lui provoqua une quinte de toux.

Alors qu’il luttait contre ce gratouillis têtu, j’en profitai pour éliminer des suppositions annexes et concentrer mes efforts de logique sur les points essentiels de cette succession de déboires.

 

Un sacré taf !

 

Paul ingurgita un verre d’eau, recouvra sa respiration et nous regagnâmes le canapé. Cette fois, nos bras se touchaient.

Je débutai par l’accessoire :

― Pourquoi vous êtes-vous enfuis comme des voleurs hier soir ?

― J’ai amené Isabelle ici pour discuter calmement et trouver une solution honorable pour elle comme pour moi, elle n’a fait que me suivre. Je ne voulais pas qu’on s’engueule en ta présence et que tu découvres comment elle m’avait aidé. Un réflexe idiot… Mets-toi à ma place, je ne savais pas que tu étais là.

Il collectionnait les bourdes ; je le mitraillai du regard :

― C’est à cause de ce chantage que vous vous disputiez au Salon du livre en mars ?

― Oui. Je lui annonçais que je rompais notre accord, toutefois j’avais signé un papier, un vrai contrat dont nous avions copié la trame sur Internet… Elle m’a menacé de tout révéler à la presse, de m’exposer à la vindicte de mes lectrices…

Je n’avais jamais imaginé qu’Isabelle puisse être une telle teigne.

― Ce contrat, j’en fais mon affaire ; je découvrirai une faille s’il a été adapté par des amateurs comme vous, pour vos besoins spécifiques. C’est le cas, je suppose ?

Il hocha du chef :

― À l’époque, on a rajouté quelques lignes sur ce contrat type, sans consulter un avocat, mais l’article notifiant ce pourcentage supplémentaire me semble correct.

― Paul à chacun sa spécialité, vous les blablas, moi le droit des affaires.

― Ce serait super si tu obtenais l’annulation de ce document.

― Je la bousillerai ton Isabelle Cougar Pygmalion !

Il ne releva pas le patronyme d’occasion dont j’affublais la dame, mais rajouta en piquant du nez et en roulant son verre entre ses doigts :

― Remarque, j’ai rompu avec elle quand je t’ai rencontrée. À l’époque, son autorité naturelle et son côté maternel m’attiraient, je ne m’en suis aperçu qu’au fil du temps. J’étais très jeune quand ma mère est morte, je n’ai feuilleté notre album photos que lorsque papa est décédé à son tour – il avait presque tout dissimulé au fond du garage, ne laissant dans la maison que quelques clichés où elle apparaissait en pied, son visage demeurant lointain et trop petit pour que je discerne ses traits. C’est là que cette évidence m’a percuté : ma mère continuait à me manquer et je me réconfortais auprès d’Isabelle… Tu as constaté que je ne dis jamais « maman »… j’ai oublié ou effacé volontairement ce mot de mon vocabulaire. Quand elle est morte, papa a enlevé son portrait de la bibliothèque et a planqué ses photographies pour ne pas entretenir un climat morbide autour de moi, – en réalité, parce qu’il ne supportait plus de les voir – ; tante Élisabeth s’est alignée, de sorte qu’il m’a été impossible de me souvenir de son visage.

L’aspect rassurant de cela, c’était que moi, au moins, je ne ressemblais pas à sa mère, par contre, peinée par sa détresse, je me rappelai les aveux d’Élisabeth : « Le froid, l’humidité, le cercueil endommagé, le squelette, les lambeaux de vêtements, les cheveux blonds intacts de ma défunte sœur, le déplacement des restes dans une boîte à ossements », et Paul adolescent qui s’écroulait.

 

Je ne l’abandonnerais pas, qu’il soit pervers, faible ou les deux.

Il souffrait trop ; même s’il tentait de me détruire, je me débrouillerais pour me préserver et mener la barque.

― Val ? Tu m’entends ? À quoi penses-tu ?

― À rien…

― Et si Isabelle dévoile le pot aux roses ?

 

L’odeur des roses, les pétales sur le drap…

Trop facile !

Je ne flancherai pas !

 

Je frémis à cette évocation, mon bras s’appuya instinctivement sur celui de Paul qui ne broncha pas.

Je me secouai :

― Alors, tu lui téléphoneras pour lui lire un communiqué à paraître, en adoptant ton style favori : un combiné d’humour et de dérision. Ça te fera une pub du tonnerre pour le lancement de… c’est quoi ton prochain titre, il n’y en avait pas sur le manuscrit ? Sauf les lettres DPN que je n’ai pas déchiffrées.

Du bout des lèvres, il murmura :

― Au départ, j’ai opté pour « Mon délicieux pervers narcissique », puis juste « Mon délicieux pervers ».

― Délicieux Pervers Narcissique, DPN… Tout un programme. Donc, nous sommes d’accord : nous ne cèderons pas à Isabelle et si elle lâche le morceau, tu t’offres le plateau du 20 heures sur TF1, une émission littéraire sur France 2 et tu l’achèves à coups de banderilles sur Canal+.

En se rapprochant, il a appuyé sa cuisse contre la mienne…

― Tu es géniale.

Non, migraineuse et mes algorithmes, tel un mikado instable, s’effondraient. Pourtant, je devais aborder le fond du problème, le point le plus épineux à mon sens : Paul était-il pervers ou subissait-il les penchants sadiques de son héros ?

Et selon le cas qui s’avèrerait exact, resterais-je avec lui ?

Les cloches de Saint-Victor interrompirent notre discussion et rappelèrent à Paul qu’il était l’heure de souper :

― Val, je t’invite au resto, on descend vers Les Arcenaulx[1] ?

― À 11 heures du soir ! Demain, je travaille.

― Tu as fait des courses ?

J’acquiesçai ; j’espérais tant qu’il vienne, qu’il reste et que tout s’arrange. Il reprit ses habitudes entre évier et plan de travail. Le miracle habituel s’accomplit : il nous a accommodé une salade composée, puis a débouché la bouteille de Bandol que j’avais réservée au cas où… Ces gestes me plongèrent dans ce passé proche où nous vivions heureux ; dans son élan, je dressai le couvert sur la table basse. Soudain inspirée par ce renouveau, je filai dans le dressing ; j’y avais laissé des cartons de vêtements destinés à être donnés. Sur le dessus du plus grand, je m’emparai d’un foulard de mousseline rouge, façonnant une fleur que je plaçai au centre de la table.

Je reculais le moment où je devrais déterminer si Paul était un pervers narcissique ou pas. Je ne croyais pas à cette éventualité, mais je ne m’exposerais plus à ce danger, alors comment en être sûre et l’aider, hormis en favorisant une mise en scène propice à un rapprochement ?

Lorsqu’il déposa nos assiettes garnies de légumes frais et de prisuttu tranché à la main, il fixa la rose de fine mousseline, me contempla, puis me questionna :

― C’est une invite ? Une provocation ?

― Une déco. Cet appart à moitié abandonné respire le sinistre. Ne fantasme pas, le rouge égal DANGER, rien de comparable avec ton écharpe rose layette.

Il ne répondit pas, alluma une deuxième lampe qu’il régla sur une intensité moyenne, puis remplit nos verres à moitié.

De concert, nous respectâmes le cérémonial du repas, reconstituant une harmonie brisée par les difficultés des derniers mois.

De commentaires anodins sur la météo en railleries sur la politique, d’interprétations douteuses des critiques littéraires en prévisions sur les best-sellers de la rentrée, de gorgées de vin en gorgées de vin, Paul se rapprochait de moi.

― Non ! m’écriai-je, en le repoussant d’une main.

Il s’est immédiatement éloigné.

― Paul, pas avant d’être certaine que tu n’es pas un pervers.

― Si je l’étais, je le nierais autant que si je ne l’étais pas…

Évidemment !

― Le héros de ton roman l’est… Tu aurais pu t’assimiler au second rôle, celui du gentil qui secourt la demoiselle.

― Val chérie, je crois de plus en plus que je ne suis pas le héros de mon roman, certes ce personnage s’est ingéré dans notre couple, mais je n’en reste pas moins un brave garçon… dans la lignée du second rôle.

― Tu me le prouves ? Tu disais le contraire, il y a cinq minutes !

Il arrondit ses yeux en secouant la tête, puis ramenant une mèche rebelle à sa place, il me répondit par une autre question :

― Comment ?

― Trouve quelque chose. Par exemple, parmi les différentes fins que tu envisages, quelle est ta préférée ?

Il se pencha vers moi, passa son bras autour de mes épaules, me serra contre lui, déposa un baiser sur ma tempe, alors que son autre main glissait sur ma joue ; redoutant le pire, je me figeai.

Il m’avoua dans un soupir :

― Ben, il la pousse au suicide et elle meurt… J’ai écrit une scène poignante pour en terminer.

― Et tu me dis ça comme ça ! Elle meurt de quelle façon cette pauvre femme ?

― Accident de voiture.

― Mais encore ?

― Elle fonce sur la route des Crêtes au volant de sa 208 CC, et en haut du Cap Canaille, elle se jette de la falaise vers la mer.

― Bref, elle se suicide. Non ! Il la pousse au suicide ! C’est monstrueux.

Au plus haut, une chute de 394 mètres ! Je me dégageai violemment, horrifiée par autant de cynisme :

― Plus fort que Jonathan…

― C’est qui, ce Jonathan ?

― Personne. Bordel ! Tu abuses ! Et tu me sers ce meurtre entre la poire et le fromage !

― Non, Val, c’est la fin que je préfère et que Robert choisira. Crois-moi.

― Dans ce cas, il est aussi fêlé que toi !

― C’est un pro…

 

Nous venions de délimiter cette problématique en quelques mots, il n’y avait rien à rajouter.

 

Je n’avais plus froid, je ne frissonnai plus.

J’étais pétrifiée.

 

 

*

* *

 

YVAN

 

Mon « ex » s’est fourrée dans une situation inextricable, ça me déconcentre. Je ne sors qu’avec des filles simples et si je sens le moindre problème, je me défile. Exit les relations compliquées. J’ai mon cabinet à gérer, des ambitions, des parents d’origine italienne possessifs, ça me suffit. Je n’aurais pas cru que Valentine se laisse manœuvrer ainsi, elle si logique, prévoyante, équilibrée, tomber dans ce piège grossier tendu par un écrivain qui a eu du mal à réussir un Bac+2 en commerce !

Il est hors de question que je tombe amoureux.

 

Avec elle, j’agrandirais mon cabinet d’expertise deux fois plus vite…

Mais comment arracher Paul de ses pensées, sauf qu’à mon avis, leur histoire ne se passe pas uniquement au niveau cérébral… Valentine a toujours aimé s’envoyer en l’air…

 

Je dois jouer serré.

Ou ne pas jouer du tout.

 

« Je dois jouer serré ou ne pas jouer du tout », c’est la phrase qu’elle a employée la première fois où elle a affronté le fisc pour un client mal barré...

Pour la détourner de l’autre fada, il me faut la valoriser dans son travail ; notre point de rencontre se situe là. Déjà, avec le dossier Garcia, elle a un super os à ronger et des poux dans la tête de l’inspecteur de l’URSSAF à écraser, si de surcroît, je lui propose le dossier de l’entreprise aubagnaise[2] sur lequel on planche depuis trois mois, elle s’éclatera ; il correspond à son niveau d’expertise et comble de bonheur, je me débarrasse de ce cas complexe qui personnellement m’enquiquine.

Houai, le vaudeville ne convient pas à un comptable, homme ou femme.

Je ne me disperserai pas, mais je n’autoriserai pas ce débile mental à la rendre malheureuse.

 

Pour nous en débarrasser, il n’existe que trois solutions :

- soit, il la quitte,

- soit, elle le quitte,

- soit, ils se quittent mutuellement avec ou sans regrets.

 

 

 

 

Chapitre 9

 

Phase 5 : un plan d’attaque

 

 

Jusqu’à présent, je ne m’éloignais que pour le rejoindre, en me méfiant autant de lui que de moi.

Rejoindre Dr. Jekyll ou Mr. Hyde ? Probablement, un mix des deux.

 

La nuit sera longue, si j’y côtoie mon futur assassin…

 

Vêtu de noir, bronzé, humble et repentant, Paul se présentait sous son meilleur aspect.

Dès qu’il était présent, renoncer à lui me paraissait improbable, et mes « amnésies » à son propos me contrariaient. Cependant, une insistante tentation titillait mes neurones légèrement décompressés : je ne devais pas me montrer défaitiste, mais parier que mon cher et tendre redeviendrait comme AVANT…

 

L’alternative,

« Il est pervers, je le vire »

ou

« Il est malade, je le garde »,

ne se résoudrait pas d’un coup de baguette magique ; elle nécessitait que je prenne les choses en main.

 

J’avais trop temporisé.

 

Yvan et Magali prétendaient que j’étais intelligente et instruite ; c’était le moment de le montrer, mais une rafale chargée d’humidité s’engouffra par les fenêtres, soufflant nos serviettes en papier qui s’envolèrent, et alors que nous les rattrapions, le vent dénoua la fleur de mousseline rouge, l’étirant au sol en une longue bande qui réveilla l’intérêt de Paul :

― Un excellent allié, ce foulard, déclara-t-il alors que son sourire dévoilait des projets de réconciliation auxquels, dans l’immédiat, je n’adhérais pas.

Il ramassa le morceau d’étoffe et l’étala au centre de la table basse, sur toute sa longueur.

 

Il s’y croit !

Mais un fauve découvert demeure moins dangereux qu’un fauve aux aguets…

 

― Rouge sang comme une frontière infranchissable, répliquai-je d’une voix rauque.

Un éclair zébra le ciel au-dessus du Vieux-Port, l’orage se déchaînait. Paul boucla volets et fenêtres ; l’eau cogna les tuiles et débordant des gouttières entama un concert fracassant. Je frémis.

― Ça va ? me demanda-t-il, il s’agit d’un orage de fin d’été, tu as l’habitude.

― Non, je ne m’y habitue pas.

Ces excès de la nature me rappelaient septembre 2000, quand les débordements de flotte, en plein centre-ville sinistré par un déluge qui nous tombait sur la tête et ressurgissait en geyser par les bouches d’égout, avaient failli m’emporter. Sans le secours du chauffeur qui m’avait agrippée et basculée dans son 4X4, je me noyais. Ici, quand il pleut, tout prend des proportions démesurées.

― Je sais, je reste avec toi cette nuit. Je ne retourne pas à l’hôtel.

― Merci, mais chacun de son côté, précisai-je en désignant le canapé.

― D’accord.

Je débarrassais les couverts, quand un coup de tonnerre plus fort que les précédents ébranla l’immeuble. Ces manifestations jaillies des ténèbres me paralysaient. Paul referma la porte du lave-vaisselle, m’attira contre lui, me caressa les cheveux pour apaiser cette phobie, séquelle d’un épisode qui avait failli me coûter la vie.

Le vin du Var aidant, une somnolence m’envahissait.

― Tu te lèves à quelle heure demain ? chuchota-t-il.

― 7 heures.

― J’ouvre le canapé.

― Merci.

Je m’écroulai sur ce lit d’appoint où emmitouflée dans la couverture, je sombrai dans une torpeur trouble. Les clapotis de la douche utilisée par Paul s’estompaient au profit de ceux plus intenses de la pluie, mes doutes cédèrent à quelques élucubrations qui ne tarderaient pas à se réaliser. Mister Love se glissa sous l’étoffe en coton, la température avait chuté, son corps chaud me réconforta.

Lorsque je réalisai son culot, les vapeurs qui encombraient mon cerveau se dispersèrent :

― Paul, tu pars, tu reviens et on s’envoie en l’air. C’est juste pas possible.

― Écoute, tu ne sauras si je suis un dégénéré ou un amoureux que si tu prends le pari de me fréquenter de près… On s’est disputé, essayons maintenant de nous comporter en adulte afin d’envisager notre avenir sans nous engueuler. Si j’étais ce pervers que tu redoutes, je ne serais pas revenu, tu es trop récalcitrante. J’aurais cherché une autre victime plus fragile. Tu t’es certainement renseignée sur cette pathologie. Toi seule peux m’aider, Val.

À l’instar d’un comptable, il découpait les problèmes en séquences ; l’enjeu était trop important pour céder :

― J’ai besoin de réfléchir.

 

Au diable, le Pervers !

Je lui règlerai son compte demain.

 

Dans ces circonstances particulières, son intérêt n’étant pas de me contrarier, il a obtempéré sans commentaire et je lui ai tourné le dos en rajoutant :

― Ne t’approche pas à moins de vingt centimètres.

― Comme tu veux.

 

Quand le réveil sonna 7 heures en simultané avec les cloches de Saint-Victor, je n’eus que la possibilité de me redresser de quatre ou cinq centimètres ; le bras de Paul me plaqua immédiatement sur le matelas.

Le fauve guettait sa proie :

― Tss, tss, ma belle, c’est mon tour.

― Ton tour de quoi ? Je commence à 8h30, je dois me préparer.

― Mon tour de te démontrer que je suis aussi déterminé que toi.

― On verra ce soir.

Il céda sans autre forme de procès :

― D'accord, file travailler ma Valentine chérie, je patienterai durant cette expiation obligée.

« Valentine chérie »…

 

À 8h30 tapantes, je pénétrais dans mon bureau. À la pause-café de 10 heures, Yvan me regarda, puis verbalisa sa découverte :

― Le retour du Pervers ?

― Yvan, tu exagères.

― Houai, toi aussi chérie… Tu perds les pédales. Mais que tu es belle, l’amour te va si bien !

« Chérie », ce mot jeté par Yvan ne signifiait que sa façon de m’exprimer son amitié sans arrière-pensée, mais cette nuit et ce matin, Paul l’avait employé plusieurs fois ; or il utilisait ce mot quand il avait un méfait à se faire pardonner. Pas forcément une action rattachée au passé, mais également une exaction que le Pervers fignolait pour un futur proche.

Mes pupilles se rétrécirent.

Cette réaction n’échappa pas à Yvan :

― Une complication Valentine ?

― Juste un doute.

― Il t’a envoûtée ton mari…

Un appel téléphonique le renvoya dans son bureau ; je le regardai traverser le couloir à grands pas : karatéka, habile, observateur, décontracté, « ex » fiable, aujourd’hui allié fidèle, j’échafaudai une solution intégrant ces données.

 

Je me servirai d’Yvan.

 

― Je le convaincrai, dis-je à haute voix en claquant un dossier sur le plateau de bois jouxtant la photocopieuse.

Béatrice qui débarquait s’étonna :

― Valentine, vous parlez seule ?

― Souvent, Béatrice.

― Moi, je bavarde avec mes triplés, ajouta-t-elle en massant son ventre arrondi de larges mouvements circulaires, et vous, pouponner ne vous démange pas ? Vous avez l’âge, ne tardez pas trop.

 

L’enfant du présumé Pervers !

Au secours !

 

J’éludai cette éventualité :

― Plus tard. On travaille sur le dossier GARCIA ? J’aimerais en boucler la partie foncière.

― Oui. On déjeune tous ensemble au troquet du coin à 13 heures, Yvan vous a prévenu ? Il nous invite.

Yvan avait oublié de me prévenir, mais peu importait.

 

Dès cet après-midi, je le baratine. 

 

Les bébés pesant de plus en plus lourdement, Béatrice dut s’absenter autour de 15 heures, ployant sous des contractions prématurées. Paniqué, Yvan lui commanda un taxi pour rejoindre son domicile et entamer son arrêt pour grossesse pathologique et multiple et quelques minutes plus tard, je vaquais seule à mes occupations.

À la fermeture du cabinet, je me retrouvai en tête à tête avec Yvan. J’avais peaufiné ma proposition malhonnête. Béatrice possédant son propre mini réfrigérateur encastré dans une partie de placard, j’invitai mon confrère, associé en devenir, à boire une bière.

Loin d’être dupe de mon manège, il attaqua d’emblée :

― Allez, accouche – c’est d’actualité.

― J’ai une idée.

― Attends, je m’assois ; quand une femme comme toi, débute une conversation par « J’ai une idée », je me prépare à un stratagème chiadé ou à un cataclysme, et venant de Valentine Morin, à une combinaison des deux.

― Sage précaution, Yvan. Je défie Paul sur le terrain de la perversité.

― Il manquait plus que ça ! Tu te transformes en sorcière ?

― Non, en foudre de guerre.

 

Et d’exposer ma proposition qui tenait en trois points :

  1. Je reprenais ma vie commune avec Paul.
  2. Yvan me surveillait.
  3. Si Paul recommençait à dérailler, Yvan agirait.

― Tu envisages que j’agisse de quelle façon, s’informa-t-il soupçonneux.

― C’est facile :

  1. Tu me tires de ses griffes.
  2. Tu lui administres une correction avec ton
    1.  
  3. Tu m’empêches de le revoir.

 

― Non ! Voyons ! Tu me transformes en nurse. Et mon éthique de sportif ? Les arts martiaux respectent des règles strictes.

Yvan n’aurait jamais résisté à une femme en détresse, il suffisait d’un regard mouillé et d’une lèvre boudeuse. Je m’y appliquai et le résultat escompté se produisit.

― Yvan, s’il te plaît…

― Houai, déjà en Corse, je pressentais toutes ces complications : Paul te couvait comme une mère juive.

― Yvan, sois sérieux.

Je penchai la tête sur le côté, espérant qu’il accède enfin à ma requête :

― Accepte…

Il tergiversa davantage pour le principe que par conviction ; après quelques détours, il céda : il s’ennuyait dans son fichu cabinet entre une collègue enceinte jusqu’au cou, sa remplaçante foldingue (moi), des entrepreneurs dépressifs, l’URSSAF, la Sécu, la CAF, les caisses de retraite, les assurances, les règlementations diverses et variées, les TVA, les gouvernements de droite ou de gauche qui se succédaient sans succès, et cætera, et cætera, et conclut :

― Valentine, tu as certainement la caboche fêlée, mais tu demeures un bol d’air frais dans mon paysage. Je t’ai avoué que je feuilletais les magazines féminins dans lesquels on dépeint les hommes sans les ménager, hé bien sache qu’en plus de jouer la sentinelle pour vérifier si tu ne vas pas sauter dans le vide à cause de ton Pervers, j’ajouterais que ce jeu de rôle m’excite.

― Alors, tu acceptes ?

― Oui. Notre amitié mène à tous les débordements !

 

Dorénavant, j’avais un ange blond chassé du ciel et vêtu de noir nommé Paul, j’y ajoutais un ange gardien brun à chemise blanche, comptable de ma sécurité nommé Yvan.

Nous formions un trio intéressant.

 

ÉPISODE 15

 

 

Le week-end arrivant, nous ‒ comprendre Paul et moi ‒ pénétrâmes dans la bibliothèque et selon mon habitude récente, je m’installai dans le fauteuil de feu mon beau-père, Albert Vergne. Paul prit place dans un cabriolet face à moi ; je me serais presque crue dans mon bureau de Saint-Barnabé en entretien avec un patron de PME.

Lorsqu’il me montra les accords contractés avec Isabelle, je les examinai avec soin : mes protagonistes les avaient signés en deux exemplaires identiques et la version de Paul, que je détaillai, avait été correctement rédigée en termes clairs et précis.

― Paul, ce document comprend ces trois pages numérotées et Isabelle possède strictement le même ?

― Oui, oui, on a rajouté l’article en page 2 ; ainsi sous prétexte qu’elle communiquait au-delà des relations presse sur mon œuvre, elle encaissait un pourcentage plus élevé sur les ventes. On a signé et basta !

Me penchant en avant, j’agitai le feuillet sous son nez, éventant ses mèches en bataille.

― Tu es certain qu’elle a exactement le même exemplaire chez elle ?

― Oui, on a copié un contrat type sur un site Internet, on l’a collé sur une page vierge, puis inséré cette clause. Le tout a été imprimé deux fois et on a apposé notre signature en bas, entre la date et nos noms. Je m’en souviens parfaitement.

Je tenais une partie de ma revanche. Son angoisse pointant, il s’accouda sur le bord du bureau, s’inclina vers la gauche, le menton appuyé dans la paume de sa main…

Le revoilà en position instable.

― Mon chéri, si tu permets, je relis tout en détail.

Il transpirait… Je prétendis étudier le contrat mot à mot, ligne après ligne, page par page.

Il s’agitait, gitant dans tous les sens.

Ça lui faisait du bien cette leçon d’humilité.

― Texte parfaitement rédigé, aucune erreur de droit.

― Mais alors, je suis marron ?

― Chéri, sauf si elle détient un exemplaire strictement identique à celui-ci…

J’avais insisté à deux reprises sur le mot « chéri » ; un filet de perversion infiltré dans mon sang, je le laissais mijoter dans son jus d’étourdi.

 

Les rôles s’inversent : à présupposé pervers, présupposée perverse et demie ! Je lui rendrai la monnaie de sa pièce, intérêts en sus.

 

Je jubilais, il ne remarquait pas l’erreur pourtant visible :

― Paul, vous n’avez pas paraphé.

― Tu crois !?

― Regarde. Vous avez signé, sans apposer vos initiales sur les feuilles.

Il n’hésita pas, certain de ce qu’il avançait :

― On n’y a pas pensé.

― En effet, vous avez signé la page 3, mais omis de parapher les pages numéro 1 et numéro 2. La clause spéciale figurant sur la page 2 n’a donc aucune valeur. Bref, tu ne crains rien.

― Exact. Oui, oui, tu as raison, avoua-t-il en se décontractant immédiatement. C’est évident.

J’avais repéré cette bévue, mais n’avais pas résisté au plaisir de prolonger son angoisse. Le Droit français exige des règles strictes, encore faut-il les connaître ou ne pas rêvasser et à cette époque-là, Paul se pâmait dans les bras d’Isabelle.

Pour le principe, je complétai mon exposé :

― Donc ces pages 1 et 2 n’ont aucune valeur et la clause en question idem.

― Ces règles m’importaient peu, nous avons dû oublier l’obligation d’apposer ces gribouillages en marge. C’est elle qui a tout réglé, elle me menait par le bout du nez. En tout cas, grâce à cet oubli, je recouvre ma liberté. Ouf, quel soulagement, ma Valentine.

Il avait l’air qu’il affichait quand il gagnait à un jeu vidéo : exalté !

― Tu es certain que tu n’as pas paraphé son exemplaire ?

― Absolument, on a signé, on a bu du champagne et de fil en aiguille…

― Vous avez…

― Fêté ça.

Il a confirmé mes soupçons d’un hochement de tête, confus de constater que c’était un bon souvenir ; j’en ressentis un dépit que je refoulai sans délai :

― Faudra lui expliquer son oubli… à la belle Isabelle Cougar Pygmalion.

 

Ça lui apprendra ! Qu’on en finisse !

 

Voilà où conduit l’alliance des plaisirs du sexe et des affaires d’argent. Paul donnait la curieuse impression de camper le rôle d’un personnage burlesque dans une pièce de théâtre. Cette inconscience m’attendrit : il pataugeait dès qu’on abordait le quotidien en termes de paperasses juridiques ou administratives, c’est sans doute pour cela que ses études supérieures et son poste dans une banque avaient foiré.

― Et surtout, lorsque nous la rencontrerons, laisse-moi gérer la situation, ce débat est de mon ressort. Je te représenterai en tant que conseillère.

En matière de contrat commercial, mon avis valait celui d’un juriste confirmé.

Je ne voulais pas de débordements ayant trait aux sentiments ou aux ressentiments, nous nous ancrerions sur un plan purement technique avec une condition essentielle :

― Ne favorise pas son jeu en l’excitant.

Je le briefai : aucune réaction à ses provocations, et insistai sur le fait que nous ne rompions pas un contrat, mais constations simplement sa nullité faute de paraphes.

― La nuance est d’importance.

― Non, fausse route Paul. Je mentionnerai un fait, pas une nuance. Tu saisis la différence ? Tout reposera sur cet élément concret : l’absence de vos initiales en bas de page.

― Val, tu te transformes en machine de guerre…

― Nullité pour vice de forme, très exactement.

Je transposai mes réactions d’expert dans ma vie de couple pour contrecarrer les abus d’Isabelle d’abord avec un post adolescent auquel sa mère manquait et qui rêvait de devenir écrivain, puis sur un jeune homme dont elle avait capté une partie de sa liberté, celle d’écrire ce qu’il voulait, quand il voulait, comme il voulait.

― Isabelle est branchée mode, people, fiesta, ce n’est pas une intrigante et imiter mes initiales entrelacées est impossible tant elles sont tarabiscotées, précisa Paul.

Cette innocence me désarma.

― Tant mieux.

 

La semaine suivante, nous nous rencontrâmes tous les trois dans l’appartement parisien de l’attachée de presse qui ne m’épargna ni les souvenirs de ses amours avec Paul ni le fait que sans elle, il serait dans le meilleur cas un auteur médiocre et inconnu.

Au début, elle crut que je souhaitais m’assurer en priorité que Paul et elle avaient rompu.

Lorsqu’il mentionna son intention d’annuler leur accord, elle explosa, l’agressant à propos de sa trahison amoureuse, de sa trahison intellectuelle et de sa trahison pécuniaire à travers son intention de renier cet engagement qu’il avait ratifié en toute connaissance de cause. J’ai guerroyé une demi-heure contre cette femme qui par moment se transformait en furie, nous menaçant d’ester en justice, puis excédée, sûre de son droit, elle a extrait le contrat d’une boîte à archives et l’a brandi devant nous.

Cela me permit de constater qu’effectivement cet exemplaire ne comportait aucun paraphe.

Imperturbable, je la recadrai systématiquement sur la nullité, refoulant tout état d’âme. Paul adopta l’attitude que je lui avais conseillée : « Valentine a carte blanche pour résoudre ce conflit ; c’est elle la spécialiste ».

Enfin, Isabelle entama une conciliation, réclamant un dédommagement ; je la menaçai donc du discrédit qui ruinerait sa carrière d’attachée de presse exerçant un chantage sur ses auteurs, la réduisant au chômage et à une reconversion peu glorieuse, loin des célébrités qu’elle côtoyait. Le chantage aurait été compliqué à prouver, mais la conscience en défaut, elle ne pinailla pas.

Paul assista à ce duel de dames sous des aspects insolites, découvrant son ancienne maîtresse âpre au gain et son épouse impitoyable.

In fine, Isabelle se rendit à l’évidence et sous l’effet de sa déception, déchira son exemplaire du contrat et en jeta les morceaux à travers la pièce.

 

KO, ma vieille.

 

Il était temps de prendre congé ; une fois dans la rue, Paul m’a félicitée à sa manière :

― Une tueuse. Tu n’as rien lâché…

 

Une tueuse… Il charrie.

Mais, je possède encore quelques réserves explosives.

 

― Le prof de communication qui entraînait un collègue de promotion pour une campagne électorale disait : « En politique, on ne palabre pas, on impose et on fonce dans le lard de l’adversaire » ou encore : « Ne vous éparpillez pas, utilisez un seul argument battoir et assommez votre contradicteur avec ! ».

Paul m’a dévisagée avec insistance.

 

Il m’admire…

J’adore…

― Val, et si elle dépose une plainte quand même ?

 

Mince, il ne m’admire pas.

Il doute.

 

― Cela l’obligerait à avouer qu’elle s’est fait rouler comme une gourde par un gamin ou qu’elle a essayé de te rouler, donc elle s’en gardera pour conserver son image et son portefeuille d’auteurs chez Robert ou ailleurs.

― Elle m’a quand même appris à écrire des romans…

― Tu l’as remboursée en nature et en espèces, basta ! Paul, j’ai mis les points sur les i, cette histoire est terminée.

― J’admire ton assurance.

 

Houai !

Il m’admire !

 

« Houai » : j’adoptais le tic verbal d’Yvan, avec un H aspiré !

Paul revint à sa préoccupation essentielle :

― Maintenant que cette affaire est close, on pourrait reprendre une vie commune normale ? C’est peut-être notre dernière chance… C’est ce que tu m’as dit. Notre dernière chance…

Une aiguille perça mon cœur, m’arracha un rictus, et en parallèle Paul soulevait un espoir de bonheur que nous gagnerions ensemble. Il se tenait debout face à moi, les bras ballants, les yeux cernés. Il avait mesuré l’ampleur de ses méfaits, mes crampes d’estomac avaient disparu, je me sentais bien, avec l’impression d’avoir repris le contrôle de ma vie. J’aimais cet homme et n’avais aucune envie de lui résister davantage. Je m’approchai pour le serrer contre moi.

L’automne s’annonçait, nous séjournions dans la semaine rue Sainte, et dès le vendredi 13 heures, nous nous précipitions sur les hauteurs de Luynes dans notre maison de campagne. Paul redevenu l’homme d’AVANT terminait les corrections de son roman et ce dimanche-là, il paracheva son œuvre du mot tant attendu : FIN.

Sur la lancée, il expédia par e-mail le fichier « DPN » à Robert, puis une copie fut envoyée à une correctrice attitrée et enfin à une graphiste qui mettrait le texte au format d’une nouvelle collection :

 

PAUL VERGNE

THRILLER

 

La première de couverture circulait sur Internet et le titre prometteur intriguait les critiques littéraires.

― Val, les dés sont jetés, je passe à autre chose. Ce soir, on s’offre un resto, repas aux truffes à Bouc-Bel-Air, ça te tente ?

― Ce soir, je t’avais prévenu, j’ai un dîner entre amies avec Magali et Joan ; je t’en ai averti la semaine dernière et tu as préféré rester ici plutôt que de te joindre à nous.

― Ah, tu es certaine ?

― Absolument, tu ne m’as pas écoutée… Tu veux venir ?

― Désolé… Un repas entre filles, ça ne me tente guère.

Je n’eus pas conscience de cet étrange échange durant lequel je le chahutais selon sa propre technique « Tu te trompes, tu ne m’as pas écoutée », cela ne me détourna donc pas de ma préoccupation : une nouvelle collection supposait plusieurs volumes.

Avec « DPN,  Mon délicieux pervers », Paul m’avait rendue chèvre, selon le thème de l’opus numéro 2, le cauchemar se renouvellerait-il ? Pourtant notre vie avait repris un rythme normal constitué de confiance et de passion, comme AVANT.

 

Mon plan de remédiation / reconquête fonctionne au-delà de mes espérances.

Je reprends de l’assurance.

Mais sait-on jamais ?

En croisant mes recherches sur GOOGLE avec les livres de la bibliothèque de mon beau-père, j’avais découvert que nombre de grands auteurs s’étaient plus ou moins décrits ou assimilés à leurs héros ou héroïnes.

Ainsi, Gustave Flaubert déclarait : « Madame Bovary, c'est moi ! » Je ne suis pas sûre après investigations que Flaubert ait réellement déclaré cela, il n’empêche que cette phrase dans le cas de Paul s’interprétait de plusieurs façons.

  • Premier cas Gustave Flaubert / Paul Vergne sont tellement imprégnés de leur roman, qu’ils ont fini par se comporter comme leur héroïne ou leur héros, par ressentir les mêmes envies, adopter les mêmes attitudes, jouir ou souffrir comme eux.
  • Deuxième cas Gustave Flaubert / Paul Vergne ont appliqué leurs propres traits de caractère, craintes et expériences à leur personnage.

 

La marge entre le réel et la fiction s’avérait fort mince.

 

Stendhal après avoir écrit « Le rouge et le noir » prétendait que Madame de Rénal c'était lui et Mademoiselle de la Molle celui qu'il aurait voulu être. Tous les grands personnages de Victor Hugo seraient des personnages qui retraceraient sa vie et ses aspirations, tel Jean Valjean dans « Les Misérables »…

Chez les contemporains, je m’aperçus qu’André Soubiran, médecin, a décrit dans « Les hommes en blanc » ses années d'études en médecine à travers le jeune Nérac. François Mauriac dans « Un adolescent d'autrefois » se projette pour décrire la bourgeoisie bordelaise du début du XXe siècle ; la plupart de ses héros prennent racine chez lui ou autour de lui. Il aurait presque dit « Thérèse Desqueyroux, c'est moi ! »

 

Mon esprit cartésien grinçait, d’autant que l’ensemble prêtait à controverse…

Tous fêlés, ces auteurs, ça manquait de psy à l’époque… 

Et maintenant, ils devraient consulter davantage !

 

Je détricotai mon aventure évaluant la chance que j’avais eue de rencontrer Magali, puis Yvan et de récupérer mon autonomie émotionnelle et financière. Dans le cas de Paul, la situation était inversée, son héros semblait l’avoir influencé, car AVANT, il était différent.

Je doutais de lui, de moi, de ce que j’avais vécu, hésitant toujours entre un Paul agissant par mimétisme ou se révélant tel qu’il était.

Me confiant à Élisabeth, elle me raconta que Johnny Weissmuller champion olympique de natation en 1924 et acteur de cinéma incarnant Tarzan dans les années 1930-1940, vers la fin de sa vie, divaguait et se prenait pour ce personnage. J’imaginai Paul vêtu d’un slip en peaux de bête, perché sur le rebord d’une fenêtre poussant un cri délirant en se cognant le thorax à coups de poing… 

 

Ces découvertes me suggéraient d’éventuels drames si après le Pervers, Paul inventait d’autres personnages néfastes et se complaisait à transposer leurs vices dans notre relation.

Je détestais cette idée.

 

 

***

 

 

La promotion de « Mon délicieux pervers » propulsa Paul sur les plateaux de télévision où vêtu de noir, ses yeux pailletés, son sourire, ses dents blanches et ses mèches rebelles convainquirent ses lectrices non seulement de le lire, mais aussi d’inciter leurs pères, fils, frères, maris, collègues, amis ou amants, de s’y plonger.

Il acquit ainsi une notoriété supplémentaire auprès de la gent masculine.

Paul Vergne, lu par les femmes et par les hommes ! Le pactole ! Et considérant son âge, de quoi assurer des bénéfices substantiels sur la série programmée à raison d’un roman chaque année ou tous les deux ans, et ce, pendant plusieurs décennies.

Paul m’avait traitée de stakhanoviste des chiffres, il deviendrait un stakhanoviste des lettres.

 

Bonnet blanc, blanc bonnet.

 

Peut-être qu’un nègre surdoué supposé effectuer des recherches pour étayer ses livres le doublerait et augmenterait la cadence à deux romans par an… Les contrefaçons de l’industrie dupliquées dans la littérature, rien d’extraordinaire ; je ne garantissais pas que Paul y cédât, tout en reconnaissant que j’appréciais notre train de vie très au-dessus de la moyenne des travailleurs.

Depuis son luxueux antre au troisième étage de son non moins luxueux immeuble parisien, Robert félicitait sans cesse sa jolie attachée de presse ; ce cher éditeur s’était interrogé sur les motifs de la démission subite d’Isabelle, puis l’avait remplacée par Emma, fille d’un dessinateur de BD, une khâgneuse si empressée de participer à la gloire de mon mari, qu’elle réussissait un prodige médiatique chaque semaine !

Le bouquin de Paul, imprimé en format avantageux 15,5 cm x 24 cm et à la première de couverture un tantinet pop’art, se retrouvait en tête de gondole dans les librairies de renom jusqu’aux plus petites et dans des îlots aux emplacements stratégiques des grandes surfaces spécialisées.

Son portrait réalisé par un photographe de génie, imprimé sur la quatrième de couverture 4 cm x 4 cm, fut dupliqué en grand format pour des affiches qui traversèrent les frontières de l’hexagone et la stagiaire préposée à signer ses photos « en original » ne chômait pas.

J’assistai en direct à la naissance d’une star qui n’avait même plus le temps d’exercer ses tendances perverses, si tendances perverses il y avait eues.

Sur une chaîne câblée, lorsqu’un journaliste lui demanda sous forme de boutade si l’histoire de « Mon délicieux pervers » était autobiographique, s’il se décrivait dans le méchant mari ou l’ami sympa, mon cher redevenu tendre contourna la question en répondant que chaque individu possédait en lui la palette de tous les défauts et de toutes les qualités de ses héros, le reste n’étant qu’un jeu de circonstances et de mesures appliquées selon sa propre volonté ou les aléas de son imagination.

Plus tard, une critique littéraire renommée pour son sens de l’investigation est venue dans la maison de Luynes où elle lui demanda :

― Paul Vergne qui êtes-vous ?

Il plissa les yeux et me renvoya la balle :

― Demandez à mon épouse, elle me connaît mieux que quiconque.

Prise au dépourvu, je posai sur la table basse du salon le plateau chargé de tasses à café et de calissons, jetai à Paul un regard en biais exprimant ma contrariété, puis une idée facétieuse s’imposa. Ils voulaient du spectacle, je leur en offrirai tant leur voyeurisme m’agaçait.

Je me tournais d’un bloc vers la critique trop indiscrète à mon goût :

― J’ai la chance d’avoir à la maison un mari à deux facettes : un gentil ange blond qui revêt des tenues noires de démon émergé des ténèbres.

― Une chance ?

― Ce contraste lui procure les meilleurs moyens de me surprendre et de me garder…

Je ponctuai cette affirmation d’un sourire enjôleur, déboutonnai un cran de mon chemisier, et rajoutai :

― « Chéri » ne change rien.

Je lus dans les yeux de Paul de la délectation et dans ceux de la dame, envie, appréhension et fantasmes – un programme dont elle commençait à entrevoir les opportunités journalistiques. Je croisai les doigts, rejetant la possibilité de subir à nouveau les épreuves de ces derniers mois et lorgnant son bloc-notes, je déchiffrai ce qu’elle gribouillait avec son crayon surmonté d’une gomme :

 

  • relation complexe
  • Cf le pervers
  • très mode
  • à suggérer

 

Jusqu’où s’impliquera-t-elle dans ce reportage ?

 

Sa contemplation terminée, elle poursuivit :

Et vous Madame, exercez-vous un métier ? J’aimerais vous consacrer quelques lignes.

 

Quelle complaisance…

 

― Comptable, je suis comptable.

Voilà, je décevais, impossible de broder sur ce type d’occupation… Compléter par expert ou commissaire eut été inutile, mais ‒ experte ‒ en articles percutants, elle cerna ce métier à sa façon :

― Vous gérez ses comptes ?

― Entre autres…

Elle hocha du chef et transcrivit cet échange par :

  • « En financière avertie, Valentine Vergne, l’épouse de Paul Vergne règne sur ses affaires. »

 

Ben voyons.

 

C’est ainsi que je participai à la naissance de la réputation sulfureuse de Paul, alliant amour, sexe et argent, générant un amalgame favorable aux magazines people, et par cette voie à la multiplication des ventes.

J’aurais dû étudier le marketing au lieu de la finance !

Fonce, Valentine, fonce.

 

La fameuse spirale ascendante s’enclenchait dans les médias autour d’une question centrale :

Paul Vergne était-il ou pas un pervers ?

 

S’il rechute, je me tire !

 

Je m’en retournai dans le jardin, laissant les branchés entre eux, mais jubilant : ils voulaient du cinoche, ils en avaient. Par « ils », j’entendais Paul et toute sa cour, surtout celle des dames qui gravitaient autour de lui, plus indiscrètes les unes que les autres.

 

Les groupies. 

 

ÉPISODE 16

 

 

Un samedi matin, je lisais au bord de la piscine pendant que Paul se documentait sur les sujets abordés dans son prochain roman, quand un transporteur privé nous livra un colis : il s’était acheté un appareil photo avec un zoom hyper performant bien que de taille réduite. Il déballa l’objet, consulta la notice, puis en étudia les fonctions.

― C’est récent cet engouement pour la photo ? demandai-je.

― Oui…

― Il ne faudrait pas que ce nouveau hobby te stresse.

 

Mince, je surveille ses activités extraprofessionnelles !

Je m’égare…

 

― Pourquoi ?

― L’écriture, plus la photo, tu risques de te disperser…

― …

Je n’insistai pas, Paul entamait une nouvelle phase, celle d’un second roman dans la série THRILLER et des prémices de dysfonctionnement s’annonçaient : il tournait en rond dans l’appartement, courrait plus longtemps sur la Corniche Kennedy ou dans la campagne et surtout, s’intéressait beaucoup trop à mon travail et à mon entourage professionnel.

J’enquêtai :

― Paul, quel est le sujet de ton prochain livre ?

― Top secret.

― Tu recommences à changer, je n’ai pas l’intention de revivre l’enfer.

― Ma chérie, tu oublies combien je t’aime.

― Justement, je veux être aimée de façon linéaire, sans crises existentielles.

― Linéaire… vocabulaire de matheuse qui révèle un attachement à un couple sans vagues, paisible… bref à l’ennui. Val, avec moi, tu ne mourras jamais d’ennui.

― Entre ennui et névrose, il y a de la marge !

― Super répartie. Si tu permets, je l’utiliserai dans un prochain roman. Ne boude pas. Juré, en compensation, tu demeureras ma première lectrice.

 

Il ne me dira rien, par superstition.

 

Il prétexta l’heure de son footing pour rompre cette conversation. Allez savoir ce qu’il inventait ! N’ayant pas élucidé le mystère de ses sautes d’humeur, je n’imaginais pas en subir d’autres provenant d’un Paul perturbé par ses écrits ou si perturbé qu’il écrirait des horreurs. Toutefois, je penchais pour l’hypothèse qui me rassurait le plus : il entrait dans la peau de ses personnages fictifs et successifs ; il ne serait donc pas un pervers narcissique.

 

Sauf que dans les deux cas, le résultat est identique !

Il va redevenir invivable ! Ou il a tellement de défauts, qu’il pourra décrire une pléiade de scélérats… PAUL VERGNE THRILLER en 30 volumes : le pervers, l’indécis, le violent, le jaloux, le mythomane, le schizophrène, l’assassin, le menteur, le pyromane, le serial killer…

Je préfère ses romans d’amour qui déteignaient sur nous…, à moins que…

 

Une idée folle m’agita…

 

Un dimanche, alors que nous recevions à déjeuner tante Élisabeth et ma mère, cette dernière interpella Paul :

― Avez-vous le thème de votre prochain roman ?

― Oui, une idée qui me trottait dans la tête depuis…

― Oh ! Pouvez-vous nous dire de quoi il s’agit ? Je suis impatiente de vous lire.

 

S’il lui répond alors qu’il me refuse ce « privilège », je fais un scandale !

 

Paul cacha ses mains dans ses poches et se pencha sur le côté :

― Non, non. Top secret ! Votre fille a déjà tenté de m’extirper des aveux. Comme d’habitude, si je dévoile mon sujet, je crains qu’il ne fasse un bide.

 

Je préfère ça… Je piraterai son ordinateur.

 

Dans l’après-midi, Yvan nous rendit une visite impromptue en compagnie de sa nouvelle conquête ; Yvan était un grand consommateur de fiancées de tous poils : des brunes, des blondes, des rousses et de tous styles : glamours, branchés, sportives ; il nous a même présenté une gothique qui me fichait la trouille.

Autour d’un gâteau à la cannelle et aux pommes reinettes préparé par tante Élisabeth, l’atmosphère propice aux confidences et aux projets, incita Yvan à nous inviter dans le chalet de ses parents :

― Et si vous passiez la Saint Sylvestre avec nous à la montagne ? Je ferme le cabinet une semaine…

― Tu fréquentes ma femme toute l’année, il te la faut en plus pendant les vacances ?

Cette salve attira mon attention, Paul glissait ses mains dans les poches de ses jeans et pinçait les lèvres… J’échangeai un signe avec Yvan qui saisit d’emblée ma préoccupation. Paul enclenchait-il un processus induit de son nouveau roman ? En d’autres termes : écrivait-il sur un mari jaloux ?

 

Alerte écarlate !

 

― Houai, et toi avec, répondit Yvan, en rigolant, et tant qu’on y est, on accepte aussi Marine, elle me réchauffera si les intempéries l’exigent.

La jeune femme accepta la proposition maladroite d’un Yvan égal à lui-même.

Touchée, je lui proposai de visiter le jardin :

― Marine, suis-moi, je vais te montrer les traces des lapins de garenne dans le champ d’oliviers.

Au détour d’un sentier, elle me demanda d’une voix timide :

― Valentine, il est jaloux Paul ?

― On dirait…

― Les écrivains, c’est particulier…

 

 

*

* *

 

YVAN

 

J’ai toujours un béguin pour elle, Valentine est canon ; il y a plus jolie selon les critères à la mode, mais pas mieux roulée !

Et quelles jambes !

 

Étudiant, c’est sur ses jambes que j’ai flashé lors de la journée d’intégration à la plage, dommage qu’elle porte des pantalons à longueur d’année.

Elle tient à plaire pour ses facultés intellectuelles, quoique discrète en la matière, jamais prétentieuse ou pédante. Elle cultive un style sobre de femme moderne, elle se protège du regard des hommes par peur de reproduire le divorce de ses parents. Elle m’en parlait souvent, l’éloignement de son père a été une déchirure, pourtant elle n’a gardé aucune rancœur envers sa mère. « Les histoires de couple, je n’y comprendrai jamais rien », disait-elle.

 

Houai, mais là, franchement, elle débloque. Elle n’a qu’à le plaquer son fou furieux. Quelle poisse un homme pareil… Il est tellement givré que je refuse de lui casser la gueule, en plus de trahir l’éthique du karaté, j’aurais l’impression de martyriser un handicapé mental.

 

Elle aurait dû épouser un expert-comptable, elle serait moins emmerdée, avec tout le boulot qu’on fournit à longueur de journée, on n’a pas le loisir de casser les pieds à nos bonnes femmes, mais Valentine, soit on l’épouse, soit on l’oublie. Et vu les circonstances, ce ne serait pas une liaison sereine, sauf que maintenant elle s’incruste dans le bureau de l’autre côté du couloir… où je devine ses jambes…

 

Quand j’ai avoué à ma mère qu’elle revenait dans mon environnement de comptable, elle m’a déclaré les poings sur les hanches :

― J’espère que cette fois, tu sauras la convaincre de t’épouser ! Une fille comme ça, on ne la rate pas deux fois. Bouge-toi.

― Elle est déjà mariée.

― Sans enfant.

― Sans enfant.

― Alors, fonce !

J’ai renoncé à lui expliquer les entraves liées à un tel dessein.

Valentine vit à travers Paul, elle ne fait qu’un avec lui, c’est fusionnel. Si j’ai bien compris leur mode de fonctionnement, même quand elle l’asticote ou se met en colère, elle lui conserve ses sentiments, parce qu’elle est persuadée qu’ils ne font qu’un.

 

C’est une passionnée, elle gâcherait mon équilibre ; c’est contagieux ces bêtises d’amants excessifs en crises perpétuelles.

 

Sauf que, si Paul devient jaloux, ça change tout.

 

Valentine ne gardera pas un mari jaloux.

 

 

 

 

 

CHAPITRE 10

 

 

Décision

 

 

Je résistais à la tentation de voler le texte sur lequel Paul travaillait d’arrache-pied.

Il approfondissait ses recherches sur Internet et se déplaça deux fois à Paris pour consulter des spécialistes. Des spécialistes de quoi ? Que me réservait-il ? J’avais décidé pour l’instant de ne pas m’immiscer dans ses fichiers informatiques pour le découvrir.

 

Durant l’hiver, la promotion de « Mon délicieux pervers » nous sépara de façon récurrente, sans conséquence sur notre relation, sauf que nos retrouvailles après chaque coupure nous permettaient de vérifier que notre attirance perdurait.

La sérénité de Paul me rassérénait et ma santé était au beau fixe.

Un seul problème persistait, il n’appréciait pas que je collabore avec Yvan ; j’assimilais cela à un caprice et n’avais nullement l’intention de renoncer à cette coopération qui m’apportait une stabilité tant émotionnelle que pécuniaire.

En effet, avec Yvan, nous entamions une collaboration efficace et retrouvions nos réflexes d’antan, ceux de professionnels qui aiment le monde de l’économie d’entreprise et sont performants dans leurs échanges. J’appréciais cette nouvelle étape dans nos relations, le contrat qu’il m’avait proposé pour sceller notre association était équitable et je m’épanouissais entre bilans, analyses, contrôles et préconisations, tout en limitant le nombre de mes clients à un volume qui me permettait de dégager du temps pour profiter de la vie.

Paul avait raison quand il rabâchait : « Val, être surbookée en permanence est un dysfonctionnement et dans ton cas une aberration ; savoure tes journées ».

Souhaitant éviter les dépassements d’horaires qui avaient été les miens, je recadrai mon planning, maîtrisai mon agenda, supprimai tout travail à la maison et nous réservai mon vendredi après-midi et le week-end. J’avoue que cette répartition hebdomadaire modifia ma façon d’entrevoir l’avenir avec un retour aux sources : former un vrai couple selon une image traditionnelle.

 

Mon rêve écroulé, lorsque maman a quitté papa…

 

Le soir, je retrouvais Paul vers 18 heures, nous bavardions, échangions sur les évènements de la journée, nous imposant un rythme en adéquation avec ses anciennes aspirations et mes nouvelles résolutions. Nos ordinateurs demeuraient éteints, nous regardions les actualités de 20 heures, dînions, puis lisions au lit. Notre penchant pour le sexe persistait, nous apportant un sentiment inébranlable de fusion.

Lorsqu’il accentua sa mutation, cela se concrétisa un soir, alors que nos oreillers rapprochés, nous lisions un livre – un livre pour deux – en entrecroisant et frottant nos pieds l’un contre l’autre sous la couette. Nous terminions un chapitre, quand sans me consulter, il replia le roman dans un claquement sec, se tourna en dégageant ma tête de son épaule et appuyé sur un coude, penché au-dessus de moi, il m’annonça une décision que je qualifierais de révolutionnaire :

― Je me suis inscrit à l’auto-école d’Endoume.

― Pour quoi faire ?

Puis, réalisant l’énormité de ma remarque, je rajoutai :

― Paul, tu veux apprendre à conduire ?

― Oui, comme tout le monde.

― Mais tu n’as jamais voulu !

― J’ai changé d’avis.

― Et qu’est-ce qui t’a fait changer d’avis ? Tu n’es plus écologiste ?

― Val, on dirait que ça t’ennuie que je passe mon permis, tu as peur que je me perde ou que je te suive ? Juré, je ne t’encombrerai pas.

 

Il ment.

 

― C’est soudain.

― À mon âge !

― Justement, pourquoi maintenant ?

― J’ai l’impression que ça te perturbe que je devienne autonome.

― Tu rigoles ! Arrête de te moquer de moi.

Je me défendais, et pourtant, il n’avait pas tort, quelque chose me contrariait, sans que je comprenne ce dont il s’agissait.

J’optai pour une démonstration enthousiaste en le félicitant de céder au modernisme.

 

Quelque chose cloche, il me prépare une rechute.

 

Ma réticence était absurde, aussi j’appuyai sur l’avantage de posséder un permis de conduire :

― Chic, le week-end, tu me véhiculeras.

― Comme avec Yvan quand vous visitez un client.

― Je me vois mal lui servir de chauffeur, il refuserait qu’un autre que lui conduise sa Porsche, même s’il l’a achetée d’occasion et payée à crédit.

― Vous n’êtes pas obligés de vous déplacer ensemble…

― Il m’a présentée dans les entreprises pour lesquelles je travaille, nous sommes complémentaires… Mais tu me fais une crise de jalousie ?

― Y a de quoi, tu le côtoies, à longueur de journée !

― Ça suffit, Paul. Après ta période Pervers, tu ne m’imposeras pas une période « Règlement de compte à OK Corral ! ».

Confrontés à la réalité, la logique imposait que nous étudiions de concert ces soupçons. Je m’apprêtais à embrayer quand maman a téléphoné. Paul n’avait eu qu’à tendre le bras pour décrocher et dès les prémices de la conversation, les dés furent jetés :

―… Aux urgences cardio ! Elle ne m’a rien dit ! Il y a longtemps ?

Il me mitrailla du regard. Aucun trou de souris à ma disposition, je lui adressai une mimique fataliste en attendant que la tornade se dégonfle…

Il questionna ma mère tout en dévisageant l’extra-terrestre qu’il avait épousée :

― Sûr ? On ne lui a rien trouvé ?

Je secouai vigoureusement la tête de droite à gauche, de gauche à droite…

Quand je récupérai l’appareil, maman s’excusa d’avoir vendu la mèche tout en critiquant ma ligne de conduite. Elle m’incita à plus de franchise et à trancher : faire confiance ou pas à Paul, résoudre nos problèmes, ou pratiquer comme elle : divorcer !

― Bon, maman, je te tiens au courant. Bise.

Perplexe, Paul m’observait.

Certains regards sont plus significatifs que de longs discours.

Je temporisai :

― C’est arrivé quand tu étais parti… Après, j’ai jugé inutile de t’alarmer pour rien.

Il gardait le silence.

Ce laps de temps me permit d’échafauder un stratagème empruntant un modèle compatible avec ma façon de penser : « mes méninges compressées » construisirent un schéma dans le but de me sauver de « ses méninges en électrons libres », dixit sa théorie farfelue déjà exposée et consistant à valoriser sa créativité littéraire !

Ma ligne de conduite se résuma en quelques propositions ordonnées selon un modèle binaire :

 

    DÉCISION

 

Solution 1

Je le plaque sans palabrer, je divorce comme maman, je déménage et assume mes décisions,

  •  

Je m’écrase et d’ici peu je retourne à l’hôpital.

 

Non, hors de question !

 

 

Sinon,

J’expédie Paul chez un psy, j’encadre sa thérapie au plus près et j’espionne son ordinateur jusqu’à ce qu’il guérisse et Je lui déclare la guerre

 

 

 

Solution 2 :

Je le garde, je le surveille comme du lait sur le feu et je l’accompagne dans sa folie,


 

 

« Jusqu’à ce qu’il guérisse… »

Autant m’armer de patience…

 

S’il guérit…

 

 

SINON, S’IL PERSISTE, JE L’ENVOIE PAÎTRE.

DÉFINITIVEMENT !!!

 

 

― Je ne comprends pas pourquoi à mon retour, tu ne m’as pas dit que tu avais été hospitalisée pour une suspicion d’infarctus ? Tu me méprises à ce point ?

― Tu avais disparu, coupé les ponts.

Ses mains tremblaient.

― Tu aurais pu me joindre par l’intermédiaire de tante Élisabeth, au pire m’en avertir après notre réconciliation.

― Parce qu’Élisabeth pouvait te joindre à tout moment ! C’est nouveau ! Elle avait ton numéro ?

― Oui ! Elle m’avait juré qu’elle ne te le refilerait pas, mais en cas d’urgence elle m’aurait contacté. Tante est au courant de ton hospitalisation ?

Je passai sur les cachoteries d’Élisabeth qui avait dû s’adapter aux circonstances.

― En plus de ma mère, tu voudrais aussi pourrir l’existence de ta tante ! Et de qui encore !

― Personne, je n’ai plus que vous deux, murmura-t-il en soulevant le menton.

Cette réplique m’a bouleversée ; soudain, tout bascula :

― Valentine, aide-moi…

― Il n’y a qu’une façon de t’aider : te conduire chez un médecin.

Ses mains tremblaient toujours. Les paupières à moitié closes, il m’expliqua plus tard, qu’il déroulait dans sa tête le synopsis du roman en cours d’écriture et titrant : « le Jaloux ».

― Prends-moi un rendez-vous.

― Tu as encore prévu de m’assassiner dans ton prochain thriller ?

― Oui.

 

Du nerf. Ma fille, concentre-toi.

Ne l’assomme pas tout de suite. Patiente !

 

― Je préférais tes histoires d’amour, au moins, les conséquences affriolaient notre liaison. Au fait, ça fait une semaine qu’on n’a pas…

― Je sais.

― Et ?

― Je fais la grève du sexe.

― Voilà autre chose !

― Val, la jalousie, c’est une forme d’amour et si tu pensais à un autre ou à Yvan pendant qu’on…, ça me paralyse.

 

Qu’il se paralyse et me fiche la paix quelques temps.

Il me gonfle !!

 

― Parfait ! Ça nous fera du repos. On reprendra cette conversation demain. Bonne nuit.

Et, je me retournai sur mon oreiller, oubliant mon empathie, espérant trouver le sommeil.

 

En tout cas, la jalousie n’engendre pas l’ennui !

 

Toute la nuit, j’ai ressassé nos déboires. La propension de Paul à vivre la vie de ses héros comprenait deux aspects : la fragilité de ses comportements et les types de bouquins qu’il écrivait.

Si dans le premier cas, un spécialiste s’avérait nécessaire, dans le second, j’interviendrais directement !

Les petites idées qui me démangeaient depuis quelque temps prirent forme en termes de solution.

 

À nous deux, mon « chéri » !

 

Dès le lendemain matin, nous prenions rendez-vous chez un psychiatre, puis je filai à la FNAC où j’achetai un petit ordinateur Apple portable que je dissimulai dans mon sac à main.

 

Ce soir, j’opérerai sans le moindre remords pour installer mon système de connexion et celui de filature. D’Apple à Apple, la compatibilité sera totale.

 

Lorsque le souffle de Paul ralentit, je m’assurai qu’il dormait, me levai et allumai son iMac grand écran afin d’installer la fonction d’utilisation à distance ; ainsi, me transformant en viewer[1], il me suffirait de procéder pendant son footing durant lequel il laissait cet appareil en état de marche pour surveiller ses écrits sans qu’il s’en aperçoive.

Cette opération déjà pratiquée chez certains de mes clients, avec leur accord, facilitait la tenue des comptes en direct, des corrections éventuelles et des dépannages rapides.

Ensuite, je me mis au boulot sur son ordinateur :

« Préférence système, Rubrique partage, Option partager les fichiers et les dossiers… »

Une page-écran après l’autre, mon enthousiasme de geek amateur se libéra.

 

Paul ne m’échappera plus.

 

Pour finir, j’installai une application sur son iPhone, afin de le repérer sur son parcours de course à pied.

Le lendemain, je consultai mon téléphone, et dès que je m’aperçus que Paul se dirigeait vers La Corniche, j’investis son ordinateur et pompai son roman en cours intitulé « JF ».

 

Je traduisis ces deux lettres dès la page 42 par :

  • « Jalousie fatale ».

 

Il y a le feu ! Ça urge !

 

 

ÉPISODE 17

 

Paul entreprit ses leçons de conduite et ses consultations chez un psychiatre dans la foulée, aussi assidu et sérieux dans le rôle de l’élève que dans celui du patient.

Trois semaines plus tard, vers 13 heures, je déjeunais avec Yvan dans un restaurant proche du bureau ; notre complicité m’incita à lui raconter comment j’espionnais mon mari, je lui résumai son manuscrit, et pour lui démontrer l’efficacité de ma méthode, je pianotai sur l’écran de mon smartphone afin de le localiser.

Constatant un bug, je secouai la tête et précisai :

― Yvan, je dois me tromper, je me localise moi-même… J’ai dû faire une mauvaise manipulation.

― Ou ton mari est tout proche. Les jaloux filent l’objet de leur ressentiment… Comme tu procèdes actuellement.

― Je ne le file pas, je le surveille pour éviter qu’il m’achève ! Tu réalises ? « Jalousie fatale » : il veut encore tuer son héroïne !

― Je détesterais que tu me traques ainsi…

― J’ai des excuses, ne détourne pas notre conversation.

― Sûr ! Il n’empêche que tu violes sa liberté de se déplacer comme il l’entend, où il l’entend.

Sur l’écran, le pointeur me signalait la présence de Paul, tout près, à Saint-Barnabé. Je balayai les alentours d’un regard circulaire et le repérai se pointant sur le parking du restaurant.

Prise en défaut, je cherchai un moyen pour rester naturelle camouflant un rictus au coin de mes lèvres derrière un sourire semi plâtré.

― Yvan, il est là, à dix mètres sur ta droite, il va entrer.

Yvan lassé de mes péripéties conjugales, distrait par un pruneau, oublia le motif de mon propos :

― Qui ?

― Paul ! Il nous observe.

― Quelle arapède[1] ce type.

Trop tard pour user de naturel, Paul s’approchait ; j’exprimai mon étonnement d’une voix de fausset :

― Paul, quelle surprise ! Où est ton vélo ?

― Le moniteur de l’auto-école m’a déposé. Je rentrerai en métro. Ça ne t’ennuie pas Yvan que je m’incruste ? Je me languissais de ma femme.

― Je t’en prie.

― Comment nous as-tu trouvés ? demandai-je

― Val, c’est toi qui m’as dit ce matin que tu déjeunais ici, sans préciser avec Yvan, mais je comprends…

Il glissa ses mains dans ses poches… Cette vieille manie ressurgissait.

 

Il comprend quoi ?

Mon tajine me reste déjà en travers de la gorge.

 

Sentant mon énervement, il précisa :

― Je ne veux pas vous gêner.

― …

 

Cet après-midi, je jetterai un regard sur sa page du jour, il doit rédiger un passage particulièrement ardu pour en être réduit à me traquer ainsi…

 

Sur la défensive, les deux hommes s’observaient. Selon son habitude, en diplomate averti, Yvan prit l’initiative de pacifier l’atmosphère :

― Assieds-toi, ta présence nous évitera de parler boulot en mangeant. On a pris le plat du jour, un tajine, ça te va ? J’en commande un ?

― Parfait.

― Tu as déjà choisi ta future voiture ?

― Électrique.

― Évidemment.

― Un modèle destiné au centre-ville, pour la route, on a celle de Valentine.

Nous échangeâmes sur la qualité du déjeuner, le tempérament du rosé, les variations de la météo, sur quelques problèmes de société, puis chacun a repris ses occupations.

Deux heures plus tard, je localisai Paul chez nous à Saint-Victor, puis vers 17 heures, dans le jardin du Pharo ; je pouvais pénétrer dans son fichier informatique, il ne s’apercevrait de rien : la phrase tapée en fin de page précisait :

  • « Photos à l’appui, il constatait que sa femme le trompait… il décida de les rejoindre dans le restaurant où ils déjeunaient ».

Dans un autre fichier, je compris pourquoi il s’était offert un appareil photo avec zoom : j’apparaissais sur chacune d’elles : à proximité de mon bureau, à l’extérieur avec Yvan ou des clients ; à croire qu’il me traquait toute la journée.

Après une phase de colère, j’entrai en action ; cette fois, je mettrai un terme à ses agissements !

 

Brusquement, je réalisai que pour me suivre d’aussi près, il avait dû mettre un système de mouchard dans mon téléphone !

 

Comme moi, sur le sien !

 

Déterminée à stopper ces pratiques, je contactai Robert dans sa maison d’édition et lui extorquai quelques chiffres sur les ventes des romans de Paul sous le prétexte de prévoir nos impôts. Avec son autorisation, je complétai mon investigation grâce à des éléments donnés par son comptable. Entre confrères, la communication s’établit à la perfection et me permit une étude très précise des coûts. Une évidence apparut : les romans d’amour de Paul, comédies intemporelles, comprenant environ 350 000 caractères espaces compris, se vendaient plus facilement et avec des marges commerciales supérieures, car moins volumineux que le Pervers, 800 000 caractères.

Après une période euphorique de lancement, les ventes de ce roman noir se maintenaient, mais à un niveau inférieur à celui de ses romans d’amour à échéance égale.

L’argument financier centré sur la marge commerciale n’intéresserait pas Paul, de plus le Jaloux consoliderait ses espoirs, car grâce à un phénomène de synergie, le thriller suivant pouvait lui permettre de gagner des parts supplémentaires de marché. Ainsi, les ambitions de Paul se concrétiseraient, avec le danger persistant de nous plonger dans un cauchemar et de nous déchirer.

Cette perspective ne me découragea pas, elle eut le mérite de me conforter quant au plan que j’avais élaboré quelques jours auparavant : sur Facebook, la page « Paul Vergne Officiel » existait déjà, créée par le service Communication de Robert, mais sans que je puisse l’administrer à ma convenance ; sur ma lancée, je m’emparai du petit ordinateur-espion qui demeurerait dans un tiroir de mon bureau à Saint-Barnabé, créai une boîte e-mails au nom de « Romans d’amour de Paul Vergne » et un profil sur Facebook : « Fan Club ROMANS D’AMOUR de Paul Vergne ».

Je masquai mon adresse IP[2], afin de préserver mon anonymat.

 

Prête à entamer du marketing viral[3] !

Je déclare la guerre au thriller !

 

Bien que mes prévisions aient intégré la puissance de l’informatique via l’électronique et la fidélité des lectrices de Paul, la vitesse avec laquelle mes messages se propagèrent m’époustoufla.

Mon objectif se réaliserait dans un délai record : que Paul abandonne les textes violents et que la paix règne dans notre ménage.

Ainsi, la promotion de mon propos assurée par les lectrices accros des romans de Paul se diffusa aussi vite que le virus de la grippe en période d’épidémie ou que les poux dans une école maternelle.

En quelques jours, j’obtins 4000 « amis » sur Facebook, en majorité des « amies » qui signèrent une sorte de pétition au titre accrocheur :

  • « Pour que Paul Vergne recommence à écrire des romans d’amour. »

Cela continua et s’amplifia sur d’autres réseaux.

Grâce à son appareil et surtout à son zoom, j’ai réussi à prendre quelques photos irrésistibles de Paul sur la plage du Prophète et dans le jardin du Pharo.

Je les ai propagées et elles furent exploitées par des blogueuses qui s’emparèrent du phénomène et se greffèrent sur cette opération d’envergure diffusant l’image d’un « superbe » Paul Vergne, auteur de « délicieux » romans d’amour et poursuivi par des paparazzis.

Les courriers de ces femmes affluèrent bientôt chez Robert ; leur leitmotiv se résumant ainsi :

  • « Paul, écris-nous à nouveau des romans qui nous font rêver » ou « On veut du rêve, pas du sang, des viols ou des meurtres ».

 

À manipulateur, manipulatrice et demie !

À pervers, perverse et demie !

À nous deux, mon délicieux jaloux !

 

Je n’éprouvai aucune honte à user de ces procédés pour extraire Paul de son échappée dans les affres du roman noir. Mon réseau social constitué de jeunes filles, femmes et dames plus âgées se développa à une vitesse dépassant mes espérances au-delà du Net.

La presse s’empara du phénomène. À l’affut d’un scoop, les critiques littéraires sentant le vent tourner exploitèrent ce filon et leurs articles abondèrent ma stratégie de marketing viral.

Cette victoire m’incita à persister dans cette voie. Je rencontrai par « hasard » Emma, l’attachée de presse qui s’engouffra dans une brèche, obtenant deux émissions sur les chaînes nationales, plus des radios.

Robert, influencé par son comptable ‒ comme par hasard, devenu mon ami ‒ et sentant la bonne affaire autour de ce débat, approuva ce buzz

 

Étonné par la pression des lectrices et des médias, Paul céda au chant des sirènes d’autant plus volontiers qu’il justifiait l’abandon « provisoire » des thrillers par les exigences ô combien sympathiques et insistantes de ses chères lectrices.

― Val, je ne peux pas les décevoir, je retrouverai un meilleur équilibre psychique, je te ficherai la paix… je n’aurai plus besoin de consulter un psychiatre. J’envisagerai mon évolution littéraire ultérieurement. Qu’en penses-tu ?

― Parfait ! Redeviens le Paul que je préfère.

― Le Paul qui te distrait, qui te gâte, que tu aimes et qui t’aime.

 

J’ai gagné !

Trop forte !

 

― Tu sais, je me demande comment ces femmes se sont ainsi passé le mot pour provoquer un tel raffut. Robert reçoit des monceaux de courriers.

― Avec les réseaux sociaux, ce genre de buzz se démultiplie vitesse grand V… Mais je ne suis que comptable, la Com, ce n’est pas mon créneau…

 

J’étais crédible…

 

Valentine, ne moufte pas !</